Tunisie

Restrictions sur les importations : Réponse aux fragilités de l’économie tunisienne

La Banque centrale de Tunisie a décidé d’encadrer le financement de certaines importations jugées non prioritaires en raison des tensions sur les réserves en devises et du creusement du déficit extérieur. Le déficit commercial oscille depuis plusieurs années entre 15 et 17 milliards de dinars, tandis que les réserves en devises plafonnent généralement entre 90 et 100 jours d’importations.

En raison des tensions persistantes concernant les réserves de devises et l’aggravation du déficit extérieur, la Banque centrale de Tunisie a décidé de réglementer le financement de certaines importations considérées comme non prioritaires. Présentée comme une mesure temporaire visant à maintenir les équilibres macroéconomiques, cette décision relance néanmoins le débat sur son efficacité réelle, ainsi que sur les risques de protectionnisme et ses répercussions sur des entreprises tunisiennes déjà affaiblies par un environnement économique incertain.

La Presse — La circulaire n°2026-04 de la Banque centrale de Tunisie (BCT), qui réglemente le financement des importations jugées non prioritaires, s’inscrit dans cette démarche de gestion conjoncturelle. Elle permet une restriction du financement bancaire des importations portant sur des biens classés comme non prioritaires, dans un contexte macroéconomique marqué par de fortes contraintes externes.

Selon Hatem Salah, économiste et professeur à l’Université de La Manouba (ESC Tunis), cette décision doit être considérée avant tout comme « une réponse conjoncturelle à une pression accrue sur les équilibres extérieurs ». La liste des produits transmise aux institutions financières doit être perçue comme un outil conjoncturel de régulation des flux de devises, visant à réduire les déséquilibres persistants de la balance des paiements et à protéger les réserves en devises.

Atténuer les effets les plus immédiats du déficit

Dans cette optique, cette mesure apparaît davantage comme une politique à court terme axée sur la stabilisation que comme une solution structurelle durable pour la politique commerciale ou financière. Son objectif est de diminuer les importations jugées non prioritaires afin de créer une marge de manœuvre à court terme. Elle cherche moins à corriger le déficit commercial qu’à en réduire les effets les plus immédiats.

La Tunisie est en effet confrontée à un déséquilibre commercial durable. Le déficit commercial fluctue depuis plusieurs années entre 15 et 17 milliards de dinars, tandis que les réserves en devises se maintiennent généralement entre 90 et 100 jours d’importations, un niveau fragile pour une économie ouverte et dépendante à l’importation.

Dans ce contexte, la BCT vise principalement à ralentir la fuite des devises et à maintenir des équilibres financiers face à un accès de plus en plus restreint au financement extérieur. La circulaire se dessine donc comme une mesure préventive destinée à renforcer la résilience à court terme face à des chocs difficiles à prévoir.

Hatem Salah a, dans ce sens, noté que « ces instruments ne traitent pas les causes structurelles du déficit extérieur, mais permettent de gagner du temps dans un environnement contraint ».

Un autre facteur clé à prendre en compte est la fréquence croissante des chocs exogènes qui impactent l’économie tunisienne de manière de plus en plus rapprochée. Que ce soit à cause de la pandémie, de la flambée des prix de l’énergie ou des perturbations dans les chaînes d’approvisionnement mondiales, l’économie tunisienne a montré, jusqu’à un certain point, une capacité de résilience face à des crises internationales majeures.

Cependant, cette résilience semble aujourd’hui partiellement altérée par un environnement géopolitique encore flou, marqué notamment par des tensions militaires dans le Golfe persique. Celles-ci pourraient entraîner des effets indirects importants, tels qu’une hausse des prix du pétrole, une augmentation des coûts de transport, et des tensions exacerbées sur les marchés financiers mondiaux.

Au-delà de ces éléments, la question de l’efficacité de ce type de restrictions mérite un véritable débat, notamment sur leur capacité réelle à atteindre les objectifs visés. À court terme, elles peuvent effectivement aider à diminuer la pression sur les réserves en devises et à envoyer un signal de prudence macroéconomique, mais l’expérience passée invite à modérer leur portée et leurs effets réels.

En 2018, des mesures similaires avaient déjà été mises en application. Leur bilan est resté ambigu : certaines importations ont diminué, mais ces politiques ont également été perçues par plusieurs partenaires comme des mesures protectionnistes, compliquant les échanges et parfois aggravant les tensions commerciales. Dans certains cas, elles ont plutôt favorisé des contournements ou des distorsions plutôt qu’une amélioration durable du solde extérieur.

Risque de dérive protectionniste

L’économiste a estimé que « le risque de dérive protectionniste existe toujours, même lorsque les mesures sont présentées comme temporaires », appelant à une vigilance accrue dans leur mise en œuvre. À ce stade, ce risque ne semble pas avéré, car la conception de la mesure a été pensée pour éviter toute interprétation assimilable à une restriction protectionniste susceptible de provoquer des mesures de rétorsion contre la Tunisie.

De plus, le contexte international actuel diffère considérablement de celui de 2018. Le commerce mondial est désormais caractérisé par une généralisation des restrictions non tarifaires et des politiques économiques défensives, y compris au sein des grandes économies.

En dehors du débat sur la légitimité de ces mesures, il convient de s’interroger sur la situation des acteurs économiques tunisiens directement touchés par la liste des produits concernés. Ces opérateurs évoluent déjà dans un environnement dégradé, tant au niveau national qu’international, et il serait illusoire de croire que ces décisions seront sans conséquences pour eux.

Elles nécessitent inévitablement des ajustements parfois difficiles, même si elles peuvent se justifier par la volonté de maintenir la stabilité macroéconomique dans un contexte mondial particulièrement incertain.

Dans ce cadre, Hatem Salah a également précisé que « les entreprises les plus exposées devront faire un choix entre réduction d’activité et adaptation stratégique », soulignant des effets différenciés selon les secteurs.

Beaucoup d’entre elles font déjà face à un ralentissement de l’activité, à une augmentation des coûts de production et à une visibilité limitée sur leurs perspectives à court et moyen termes. Certaines pourraient ainsi devoir réduire leur production ou reporter leurs projets d’investissement.

D’autres, en revanche, chercheront à s’adapter et à réinventer leur modèle d’affaires. La question centrale reste leur capacité à surmonter cette contrainte dans des délais relativement courts, en s’appuyant notamment sur l’innovation, qu’elle soit organisationnelle ou productive.

À défaut, ces entreprises risquent de se retrouver fragilisées, entraînant des effets d’entraînement sur un tissu productif déjà éprouvé par des crises successives.

Enfin, il est crucial de rappeler que ces restrictions ne doivent pas constituer une stratégie économique durable. Elles doivent demeurer temporaires, ciblées et clairement expliquées, afin de limiter l’incertitude pour les investisseurs et les entreprises, comme l’a souligné l’économiste.