Tunisie

Le Sahara tunisien et le mirage de l’énergie solaire – Actualités Tunisie Focus

Importer l’énergie fournie par le soleil saharien : les pays européens en rêvent depuis le XIXe siècle. Cette utopie est aujourd’hui en passe de se réaliser. En Tunisie, une centrale solaire géante développée par l’entreprise TuNur pourrait voir le jour dans les années à venir, avec l’ambition de fournir de l’électricité à bas prix à deux millions de foyers du Vieux continent.

En plus de répondre à des logiques évocatrices d’un extractivisme colonial que l’on croyait révolu, ce projet ne sera pas sans conséquences sur les populations tunisiennes, sur les ressources locales.

Sous administration militaire, Rejim Maatoug

Nous sommes dans le Sahara tunisien. Sur la route qui mène à Rjim Maatoug, à la lisière avec l’Algérie, les camions-citernes à hydrocarbures se croisent dans un ballet incessant, entre les différents gisements de la région.

Sous administration militaire depuis les années 1980, ce territoire lunaire semé de palmeraies pourrait bientôt troquer son or noir contre les promesses de l’énergie verte.

C’est ici, loin des regards et sur des terres collectives ayant autrefois abrité des populations nomades, que l’entreprise tuniso-britannique TuNur ambitionne d’implanter l’un des plus grands projets de centrale solaire thermodynamique au monde.

« Les énergies solaire et éolienne sont infinies, et la Tunisie dispose des deux en abondance » , affirme ainsi l’entreprise dont l’ambition est de produire 4.5 GWh d’électricité vouée à l’exportation vers l’Italie, la France et Malte.
Irréalisme d’un projet titanesque

Qualifié d’irréaliste par certains observateurs, ce projet titanesque pourrait bien bénéficier de la crise énergétique actuelle. Avec le déclenchement de la guerre en Ukraine il y a désormais plus de deux ans, les marchés énergétiques européens ont dû brutalement se restructurer, et le sud de la Méditerranée, aussi proche que riche en ressources naturelles, est devenu attractif.

Des pays tels que le Maroc, l’Égypte ou l’Arabie saoudite se disputent le titre de « nouveau hub énergétique ». Et si la crise a fait de l’Afrique du Nord un fournisseur très courtisé, comme c’est le cas pour l’Algérie, ce n’est pas uniquement pour le gaz naturel.

Alors que le prix du baril de pétrole reste élevé et que les défis d’approvisionnement s’accumulent, l’Europe cherche pragmatiquement à accélérer la transition vers des énergies renouvelables moins coûteuses.

Le Vieux Continent ne compte cependant pas satisfaire tous ses besoins en énergie verte sur son propre territoire, et convoite désormais les rayonnements qui se déversent sur ses voisins du sud de la Méditerranée, région possédant l’un des potentiels solaires les plus élevés au monde.

La logique des investisseurs

« L’Afrique sera certainement le partenaire le plus important pour l’Europe en ce qui concerne le développement des énergies renouvelables », estimait à ce sujet M. Frans Timmermans – alors commissaire européen à l’action pour le climat – lors d’un congrès organisé par l’Agence internationale pour les énergies renouvelables (Irena) à Abou Dhabi, en janvier 2023.

Une déclaration qui faisait écho aux engagements pris dans le cadre du pacte vert pour l’Europe signé fin 2019. Quelques mois plus tard, lors de la COP28 à Dubaï, le vice-président de la Commission européenne annonçait un investissement de plus de 20 milliards d’euros pour l’Initiative Afrique-Union européenne pour les énergies vertes (AEGEI).

En Tunisie, ces annonces ambitieuses commencent à se concrétiser. Le 16 juillet 2023, le pays a signé avec l’Union européenne un protocole d’accord pour un « partenariat stratégique complet ». Parmi les grandes lignes évoquées – outre le contrôle de l’immigration – figure l’investissement dans les énergies renouvelables : « L’objectif est d’améliorer la sécurité de l’approvisionnement et de fournir à notre population et à nos entreprises une énergie propre à des prix abordables », affirmait à cette occasion Mme Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne. Bien entendu, cette dernière se veut rassurante pour ses interlocuteurs du Sud. Selon elle, il s’agira aussi de « créer de bons emplois localement » dans « une situation gagnant-gagnant » et dans l’ « intérêt de tous ». Pour autant, cet accord fait explicitement référence à une initiative dont les bénéfices risquent d’être essentiellement européens. Il s’agit du projet Elmed, un câble sous-marin d’une capacité de 600 MW qui reliera les réseaux électriques tunisien et italien, un prototype que Rome voudrait également dupliquer avec la Libye.

Électricité à base de pétrole

Ces mégaprojets ne seront toutefois pas sans impact sur les populations et les ressources locales. Alors que seulement 3 % de l’électricité en Tunisie est produite à partir des énergies renouvelables, loin des ambitions officielles (atteindre 35 % d’ici 2030), et que le pays, empêtré dans une crise financière, peine à honorer ses objectifs climatiques, de nombreux investisseurs étrangers convoitent les ressources solaires tunisiennes, mais essentiellement à des fins d’exportation vers le nord.

Derrière leur label écologique, les miroirs utilisés pour concentrer les rayons du soleil et créer de l’électricité éveillent le spectre d’un extractivisme européen avide des ressources de ses voisins. Ce schéma n’est pas sans rappeler celui à l’oeuvre dans l’exploitation des énergies fossiles.

La Méditerranée, pont énergétique à sens unique ?

Au nom du principe d’exportation d’énergie « propre » du sud vers le nord, les annonces de construction de câbles électriques sous-marins entre les deux rives de la Méditerranée se sont multipliées ces dernières années. Au Maroc, l’entreprise britannique Xlinks a annoncé l’édification du plus long réseau de câbles maritimes au monde – 3 800 km d’ici 2029 -, ainsi que l’installation d’une centrale solaire de 10,5 GWh visant à fournir de l’électricité à 7 millions de foyers britanniques, soit 8 % des besoins en électricité de l’île. L’Égypte a, elle aussi, entamé la réalisation d’une ligne maritime d’interconnexion électrique avec Chypre et la Grèce.

L’Algérie a également émis le projet d’approvisionner l’Italie et une partie de l’Europe en énergie électrique propre par le biais d’un nouveau câble sous-marin.

Une seule proposition de ce type a cependant déjà dépassé le stade des annonces : celui d’Elmed qui relie les villes de Kélibia (Cap Bon, Tunisie) et de Partanna (Sicile, Italie) et devrait bientôt interconnecter les réseaux électriques italien et tunisien. « Aubaine » et « projet du siècle » selon une presse tunisienne enthousiaste, le chantier à venir donnera naissance, à en croire Mme Giorgia Meloni, la présidente du conseil italien, à « un nouveau corridor énergétique entre l’Afrique et l’Europe, favorisant la sécurité d’approvisionnement en énergie et l’augmentation des échanges d’énergie à partir des sources renouvelables ».

La STEG pour le meilleur et pour le pire

Après l’approbation d’une première tranche de financements d’un montant de 268 millions de dollars par la Banque mondiale en juin 2023, Terna, la société qui gère le réseau italien de transport d’électricité, et la STEG, la Société tunisienne de l’électricité et du gaz, ont signé en novembre un autre accord financier à hauteur de 307 millions d’euros permettant le démarrage des travaux.

« Pour la première fois, des fonds du programme de financement de l’Union européenne « Connecting Europe Facility » pour le développement de projets clés visant à moderniser l’infrastructure énergétique européenne ont été alloués à un projet entre un État membre et un État non membre » , relève à ce sujet Mme Kadri Simson, commissaire européenne à l’énergie, lors des PCI (Projects of Common Interest) Energy Days.

Si le projet d’interconnexion avec l’Italie progresse rapidement, les centrales solaires ou éoliennes manquent cependant toujours pour alimenter le réseau électrique national, largement tributaire du gaz algérien. Mais pour l’heure, l’entrée de devises étrangères via l’exportation d’énergies renouvelables semble prendre le pas sur les impératifs de sécurité et d’autosuffisance énergétiques.

À l’inverse de ses voisins algériens et libyens, Tunis ne peut compter sur les revenus des hydrocarbures et parie sur l’exportation d’énergies renouvelables pour se retrouver à la pointe de la transition énergétique.
Du lobbying à l’export

Une ambition à laquelle TuNur entend répondre avec la construction de la plus vaste centrale solaire au monde. Derrière cette société se cachent les intérêts d’une poignée d’investisseurs bien connus du monde de la finance londonienne, scrutant de près l’avenir prometteur de la finance verte.

À sa tête siège ainsi le banquier d’affaires anglais Kevin Sara, fondateur de plusieurs fonds d’investissement au Royaume-Uni. Il est également le directeur général du promoteur de projets solaires Nur Energie, société qui détient TuNur ltd aux côtés du groupe maltais Zammit.

Si la centrale solaire de TuNur n’existe encore que sur le papier, la société a déjà été active en matière de lobbying, de Tunis à Bruxelles. Implantée en Tunisie depuis 2012, elle a grandement contribué à la création d’un environnement législatif favorable aux exportations d’énergie renouvelable vers l’Europe.

Elle apparaît depuis 2020 parmi les entreprises présentes dans le registre de transparence de la Commission européenne, une base de données répertoriant les organisations qui cherchent à influencer le processus législatif et de mise en oeuvre des politiques des institutions européennes.

TuNur semble ainsi particulièrement s’intéresser au « Green Deal » de l’Union et au Réseau européen des gestionnaires de réseaux de transport d’électricité (ENTSO-E), une association fédérant une quarantaine d’entreprises de trente-cinq pays. « Il faut que l’État tunisien nous suive pour que l’énergie propre tunisienne soit compétitive sur le marché », assure M. Ali Kanzari, premier conseiller de TuNur en Tunisie et président de la Chambre syndicale du photovoltaïque tunisien (CSPT). Il confirme que l’entreprise démarche déjà des sociétés de distribution d’électricité en Italie et en France.

TuNur contre la STEG

TuNur figure également parmi les projets sélectionnés dans le plan décennal de développement du réseau européen commun (TYNDP) 2022, une étape nécessaire pour espérer intégrer les rangs des projets importants d’intérêt commun (PIIEC) de l’Union dans le cadre de l’interconnexion des réseaux énergétiques européens. Une fois sélectionnés, les dossiers peuvent bénéficier d’une réglementation simplifiée et prétendre à un soutien financier de Bruxelles.

De l’autre côté de la Méditerranée, l’entreprise n’a cessé de travailler au corps les institutions tunisiennes, constituant ainsi « un puissant lobby afin d’obtenir l’inclusion de dispositions relatives aux exportations dans la législation sur les énergies renouvelables », selon le dernier rapport sur l’énergie de l’Observatoire tunisien de l’économie (OTE). Pour y parvenir, il a fallu entériner l’accès à la production et à la distribution d’électricité aux entreprises privées, qui demeurait jusque-là un monopole de la STEG, entreprise publique fortement endettée.

Approuvée en 2015, puis amendée en 2019, la loi n° 2015-12 relative aux énergies renouvelables a donc autorisé la libéralisation du marché de l’électricité en Tunisie, et ce malgré l’opposition farouche des syndicats. Conséquence de ce bras de fer, tous les projets d’énergie renouvelable approuvés par le ministère de l’énergie sont restés bloqués jusqu’à fin 2022, en raison du refus des syndicalistes de la STEG de raccorder la première centrale photovoltaïque privée du pays au réseau électrique.

Située à Tataouine, dans le Sud tunisien, cette infrastructure est gérée par Eni -multinationale italienne d’hydrocarbures -, en partenariat avec l’Entreprise tunisienne d’activités pétrolières (ETAP) et co-financée par l’Agence française de développement (AFD). « Nous demandons à l’État de revenir sur cette loi ratifiée sous la pression des multinationales. Nous ne sommes pas opposés aux énergies renouvelables, mais nous exigeons qu’elles restent à la disposition des Tunisiens, que l’électricité demeure un bien public », s’indigne M. Ramzi Khlifi, un syndicaliste ayant participé au blocage.

Dans ce contexte de tension entre la STEG, les institutions tunisiennes et les compagnies privées, TuNur a malgré tout réussi à se faire une place sur le marché local avec la construction, en 2019, d’une petite centrale solaire photovoltaïque à Gabès. En août 2022, la compagnie a annoncé un premier investissement de 1,5 milliard d’euros pour la réalisation de son projet principal.

À Tunis, dans le bureau de M. Kanzari, une ancienne carte de la Méditerranée, striée de câbles multicolores, illustre la toute première version du projet. « Le commerce[de la Tunisie] avec l’Europe est stratégique, et ne doit pas s’arrêter aux dattes et à l’huile d’olive. La Tunisie est capable de répondre aux besoins croissants d’énergie verte de l’Europe. C’est une question de volonté politique. »

Sans attendre un appel d’offres du ministère de l’énergie pour une concession à l’exportation, passage obligé pour tout projet d’énergie renouvelable en Tunisie, et avant toute étude d’impact sur l’environnement, cette entreprise a scellé en 2018 « un accord de prélocation d’un terrain de 45 000 hectares entre les villes de Rjim Maatoug et El Faouar, avec le conseil de gestion des terres collectives El Ghrib, la tribu propriétaire du terrain », raconte M. Kanzari. La centrale solaire devrait s’étendre sur 25 000 hectares, soit près de trois fois la taille de Manhattan. Du jamais vu.

Un projet copié sur le modèle marocain

La Tunisie n’est pas le premier pays d’Afrique du Nord à être convoité pour l’exportation de ses rayons. Le projet TuNur est en réalité calqué sur un modèle déjà existant : celui de la méga centrale solaire Noor (« lumière », en arabe), implantée dans le désert du Sud-Est marocain, à quelques kilomètres de Ouarzazate.

Dans un paysage rocailleux et irrégulier, souvent balayé d’une poussière ocre, des centaines de bandes lumineuses imposent leur ordre géométrique sur une surface de 3 000 hectares. Par temps clair, la tour centrale trônant au milieu des miroirs réfléchissants est visible depuis la ville.

Inauguré en février 2016 par le roi Mohammed VI en personne, ce complexe, qui demeure à ce jour la plus grande centrale thermodynamique du monde, est devenu le symbole d’une politique nationale dirigée vers le développement des énergies vertes. Le royaume chérifien s’enorgueillit d’avoir atteint 37 % d’énergies renouvelables dans son bilan énergétique, bien plus que de nombreux pays européens.

« La politique marocaine d’expansion des énergies renouvelables a vu son origine dans un contexte similaire à celui d’aujourd’hui : la flambée des prix du pétrole qui a précédé la crise financière de 2008 », observe M. Jamal Saddoq, membre de l’association Attac Maroc à Ouarzazate et l’une des rares figures à contester les politiques extractivistes dans le royaume. Depuis cette époque, le Maroc s’est lancé dans une course effrénée au « tout renouvelable ». L’objectif à terme : l’exportation de ce nouvel or vert.

Gérée par l’Agence marocaine pour l’énergie durable (Masen) et le groupe saoudien ACWA Power, la centrale géante de Ouarzazate, acclamée lors de son inauguration, est aujourd’hui la cible de nombreuses critiques. Selon un avis de 2020 du Conseil économique, social et environnemental (CESE), une institution consultative indépendante, le prix très élevé de l’énergie imposé par la compagnie saoudienne à l’État marocain creuse un trou de 800 millions de dirhams (près de 74 millions d’euros) par an dans les caisses publiques. L’agence Masen fait pour sa part l’objet d’une enquête pour mauvaise gestion de fonds.

Au-delà des pertes économiques qu’elle génère, la centrale est aussi accusée d’employer une technologie gourmande en eau, dans une région en stress hydrique structurel et où des manifestations se succèdent depuis 2017. Les habitants dénoncent ainsi l’accaparement des ressources hydrauliques par des grands projets agricoles, miniers et énergétiques encouragés par l’État. « La centrale Noor en fait partie », accuse M. Saddoq. Se faisant l’écho des paysans de la région, il n’hésite pas à dénoncer un projet « extractiviste imposé par le haut ». Et d’assurer que, malgré les promesses, les communautés du Sud-Est marocain « n’en ont tiré aucun bénéfice ».

Bien au contraire, les ressources en eau n’ont cessé de décroître, déplorent agriculteurs et habitants. Nécessaire au refroidissement des miroirs et à leur entretien en milieu désertique, le lac du barrage El Mansour Eddahbi, qui irrigue toute la vallée du Drâa, est aspiré par la centrale solaire. Fonctionnant actuellement à 12 % de sa capacité totale, il constitue la principale source d’approvisionnement en eau – potable et d’irrigation – de la région. Les paysans décrivent une situation alarmante : « notre vallée est au bord de l’effondrement, toute notre eau est dirigée vers le barrage pour les besoins de la centrale solaire », critique M. Youssef N., agriculteur de Souk El-Khamis, un village de la vallée de Dadès. Dans cette zone réputée pour la culture de la rose, chaque village porte le nom de l’oued (rivière) qui le traverse. Aujourd’hui, les ponts n’enjambent plus que de vastes étendues de galets.

L’étude d’impact environnemental effectuée avant la construction du projet solaire prévoyait une consommation annuelle de six millions de mètres cubes d’eau. « Il est impossible d’obtenir des statistiques officielles sur la consommation réelle », relève la chercheuse Karen Rignall, anthropologue à l’université du Kentucky et spécialiste de la transition énergétique en milieu rural. « Un fonctionnaire de l’office de l’agriculture de Ouarzazate, qui gère ce barrage, a admis, sous couvert d’anonymat, que le complexe Noor ne leur communiquait pas ses prélèvements. La consommation réelle semble être sensiblement plus élevée », ajoute-t-elle.

Or, c’est une centrale aux dimensions neuf fois plus grandes que TuNur envisage d’installer au coeur du désert tunisien, dans la région de Kébili. Comme au Maroc, le système oasien local y est tout autant malmené par les sécheresses et les effets du réchauffement climatique. Selon l’association Nakhla, qui s’engage auprès des agriculteurs de Kébili, la région surexploiterait déjà ses ressources. Les déboires écologiques de la centrale marocaine ne donnent qu’un avant-goût des potentielles conséquences de projet TuNur sur le fragile écosystème du Sud tunisien.

Importer le soleil, une utopie coloniale

Dompter les rayonnements dans le Sahara est une ambition aussi vieille que la colonisation. Perçu comme hautement improductif et hostile à l’occupation, le plus grand désert du monde fut l’objet d’un intérêt croissant, à mesure que le Vieux continent s’industrialisait : « L’idée était de faire participer cet espace dit stérile à la croissance économique et à l’industrialisation des puissances coloniales », explique Paul Bouet, chercheur postdoctoral à l’École polytechnique fédérale de Zurich et auteur d’une thèse sur la domestication de l’énergie solaire.

Dans le cas de la Tunisie, « la puissance coloniale a voulu contrer l’opposition des tribus du Sud en les dépossédant de leurs terres », indique M. Aymen Amayed, chercheur en politiques agricoles. Aux prémices de la IIIe République française, la « conquête solaire » est promue par la propagande officielle pour valoriser la modernité. Le mythe solaire ne cesse alors de nourrir la littérature et l’imaginaire : il est présenté comme l’une des réalisations susceptibles d’affranchir l’humanité de ses limites. Durant la deuxième moitié du XIXe siècle, M. Augustin Mouchot (1), ingénieur prolifique, conçoit une série de machines à vapeur reposant sur la technologie de concentration des rayons du soleil. Ce pionnier est l’un des premiers à se pencher sur le potentiel des rayonnements nord-africains comme soutien à l’expansion industrielle du continent européen.

« Dans ces régions, le ciel reste pur durant des mois entiers, en sorte qu’il est possible de recueillir régulièrement les rayons du soleil dix à douze heures par jour, et quels rayons ! », s’enthousiasme-t-il dans ses écrits. En 1877, l’ingénieur reçoit des fonds publics pour mettre en application ses essais dans le désert algérien, accompagné par des militaires et des industriels. « L’ambition est claire : utiliser les ressources solaires du Sahara pour servir les besoins des empires européens », poursuit Bouet. Pour le gouvernement français, le gain serait double : renforcer la fierté nationale fondée sur le développement industriel et la présence dans ses colonies africaines, tout en utilisant leurs ressources au profit de la métropole.

Malgré ce vif engouement, l’intérêt pour l’utopie solaire de M. Mouchot s’essouffle vite, faute de rentabilité économique face au charbon, alors première source d’énergie en Europe. L’ingénieur se voit obligé de mettre ses recherches à l’arrêt. Mais l’idée d’exploiter l’énergie solaire survit. Elle ressurgira tout au long du XXe siècle, jusqu’à devenir la grande priorité que l’on connaît aujourd’hui. En 2009, dans le contexte de la recherche d’alternatives aux énergies fossiles, le projet Desertec réintroduit dans l’agenda européen l’idée de capter les rayons du soleil du Sahara. Porté par la section allemande du Club de Rome, un think tank international, le réseau d’experts méditerranéens du TREC (Trans-Mediterranean Renewable Energy Cooperation) et soutenu par un consortium d’acteurs privés allemands (Deutsche Bank, EON, Siemens…), ainsi que par la Banque mondiale et l’AFD, ce projet pharaonique très médiatisé visait à disséminer un réseau de centrales solaires thermiques en Afrique du Nord et au Proche-Orient.

En reliant ces centrales à l’Europe par des lignes électriques à haute tension transméditerranéennes, les industriels espéraient couvrir plus de 15 % des besoins du continent en électricité d’ici 2050, et ainsi permettre aux économies européennes de croître « en équilibre avec l’environnement ». Ce devait être « la plus grande idée du XXIe siècle ».

En parallèle, des chercheurs se sont activés pour démontrer le potentiel infini des rayonnements du Sahara : « une surface de 254 km sur 254 km serait suffisante pour satisfaire la demande mondiale en électricité », affirmait dans sa thèse Nadine May, chercheuse à l’université technique de Brunswick. Mais en raisons de dissensions internes et faute de financements suffisants, Desertec fut abandonné en 2012. Une fois encore, la volonté d’appuyer la transition énergétique européenne sur l’énergie solaire nord-africaine a survécu. Et c’est ce créneau qu’entend bien investir TuNur.

Rentabiliser le désert à tout prix

À l’indépendance tunisienne, la rhétorique du « désert improductif » est reprise par le président Habib Bourguiba, qui souscrit à une vision utilitariste des étendues désertiques. « En réalité, ces terres étaient très fructueuses pour les populations locales, dont l’activité première était le pâturage », affirme M. Amayed. S’ensuit alors une vaste campagne de dépossession foncière, qui est toujours à l’oeuvre aujourd’hui.

Sous la pression des institutions financières internationales, les réserves foncières de l’État sont vendues, le plus souvent à de grandes sociétés privées tournées vers l’export. Dans le cadre de négociations – toujours en cours – avec le Fonds monétaire international (FMI), le ministère de l’agriculture a décidé en juin 2022 de supprimer le plafond de participation étrangère aux entreprises agricoles (fixé jusque-là à 66%), donnant ainsi la possibilité aux sociétés à capital étranger de posséder les terrains tunisiens. Le but déclaré d’une telle concession était de « stimuler les investissements ». Deux mois plus tard, en octobre 2022, un décret-loi (n° 2022-65) a accordé à toute entité publique la possibilité de mettre la main sur un bien foncier de n’importe quelle nature, et donc d’exproprier son ou sa propriétaire, pour la réalisation d’un projet « d’utilité publique ».

« L’État a créé des zones abandonnées, réservées à de potentiels futurs projets à fort capital et économiquement plus rentables. Aujourd’hui, ce sont les énergies renouvelables qui servent à remplir ce vide », poursuit M. Amayed. Avec l’engagement de dynamiser des régions dites marginalisées au nom du développement durable. TuNur assure ainsi que plus de 20 000 emplois directs et indirects seront créés dans la région de Kébili, où le nombre de candidats au départ vers l’Europe ne cesse de croître. Une promesse comparable à celles faites par les multinationales exploitant les gisements d’hydrocarbures non loin de là, dans les environs de Tataouine. Faute d’avoir vu l’emploi se développer dans leur région, les jeunes chômeurs du mouvement El-Kamour bloquent les pipelines depuis 2017.

Dans le cas de mégaprojets, « la majorité des emplois ne sont pas durables, la plupart d’entre eux n’étant nécessaires que pour la phase de construction et de démarrage des projets », avertit un récent rapport de l’Observatoire tunisien de l’économie. L’ambivalence était aussi de mise à l’époque des colonies : l’industrialisation devait profiter à la population locale en améliorant son niveau de vie et au colonisateur, via l’acheminement des richesses vers la métropole.

Par nature, les chantiers ambitieux mobilisent des financements importants dès le départ. Or, « la majeure partie des acteurs publics du sud de la Méditerranée sont endettés et ne disposent pas de ce capital. C’est donc les acteurs privés qui prennent le relais, de telle manière que les bénéfices vont au privé, quand les coûts, eux, reviennent au public », explique Benjamin Schütze, chercheur en sciences politiques, et spécialiste des énergies renouvelables.

La dimension « extractiviste » de ces projets est également très critiquée. Généralement employé pour qualifier les processus d’exploitation de ressources matérielles du sol (métaux, hydrocarbures…) exerçant un fort impact sur les communautés locales et sur l’environnement, tout en ne bénéficiant qu’aux pays riches, cette notion s’applique désormais aussi à la capture et l’exportation de l’énergie solaire. « Il s’agit d’un extractivisme solaire », concède Bouet, qui revient à externaliser la transition énergétique européenne tout en contournant la responsabilité des pays historiquement émetteurs de gaz à effet de serre dans la crise climatique actuelle.

Selon Benjamin Schütze, ces mégaprojets nécessitant une centralisation de la production sont par ailleurs plus facilement réalisables dans des contextes autoritaires où la marge de manoeuvre des opposants est réduite, comme c’est aujourd’hui le cas en Tunisie. La transition énergétique devient ainsi l’occasion de réfléchir au lien entre extractivisme et autoritarisme : « Cette transition devrait aller de pair avec l’adoption de structures de pouvoir plus démocratiques, plus décentralisées, plaide le chercheur. Vouloir une transition rapide tout en ignorant les structures de gouvernance constitue un danger. »

Aïda Delpuech & Arianna Poletti, Economics for Tunisia, E4T