27e Forum de l’économiste maghrébin : 70 ans d’indépendance et nouveau cap
L’Economiste maghrébin a revisité, à l’occasion de son 27e forum international, les principaux cycles de développement marquant les 70 ans d’histoire contemporaine de la Tunisie, tout en montrant un nouveau cap pour la construction de l’avenir. Ferid Belhaj a dressé une nouvelle doctrine d’une souveraineté à quadruple dimensions : humaine, alimentaire, financière et technologique, tout en soulignant la nécessité d’agir face aux bouleversements en cours à travers le monde.

Il est difficile de retracer les étapes de l’économie tunisienne depuis l’indépendance en 1956. À l’occasion de son 27e forum international, qui s’est tenu jeudi à Tunis, l’Economiste maghrébin, revue de référence nationale et régionale, a revisité les principaux cycles de développement qui ont marqué les 70 ans d’histoire contemporaine du pays tout en proposant une nouvelle direction pour l’avenir, en tenant compte des acquis, des atouts, mais aussi des changements profonds à l’échelle mondiale.
La Presse — Hédi Mechri, directeur de la publication, a d’emblée souligné le partenariat et la coopération entre le secteur public et privé comme démarche ayant déjà fait ses preuves dans les économies du Sud-Est asiatique, considérées aujourd’hui parmi les plus prospères au monde, bien que la Tunisie ait pris une avance significative sur ces pays il y a près de sept décennies.
«En 1964, la Tunisie n’était pas seulement au seuil d’un développement affirmé, elle était même en tête par rapport aux pays du Sud-Est asiatique. Le volontarisme de l’État, l’enthousiasme entrepreneurial — avec un taux d’investissement atteignant près de 40 % du PIB — et la quête incessante de la richesse laissaient présager un développement ininterrompu et une émergence rapide», a affirmé Mechri, exprimant un sentiment de «désillusion».
Il a poursuivi en expliquant que «soixante ans plus tard, les dragons du Sud-Est asiatique dominent le monde de la technologie, de l’innovation et des industries 4.0, tandis que notre modèle de développement, remanié à plusieurs reprises, s’est essoufflé et a révélé ses propres limites».
Il a attribué cet écart à un contexte marqué par des tensions géopolitiques dans la région euroméditerranéenne, alors que les «dragons asiatiques» auraient tiré «un immense profit du dynamisme de la zone Pacifique qui prévalait sur la planète».
«Cependant, la civilisation du bol de riz et les considérations géopolitiques ne diminuent en rien les mérites des dragons asiatiques. Ils n’auraient jamais pu atteindre de tels résultats s’ils n’avaient pas adopté un véritable partenariat public-privé qui les a propulsés au sommet de l’échelle de développement», a-t-il ajouté, soulignant que «les interrogations qui entourent chez nous l’exigence de partenariat public-privé illustrent essentiellement les limites et l’essoufflement de notre modèle de développement».
Hédi Mechri a conclu en appelant à établir «une alliance stratégique pour l’avenir», insistant sur le fait «qu’il ne s’agit plus de déléguer ou de rivaliser, mais de coconstruire»…
La souveraineté du 21e siècle
Bien que la souveraineté territoriale, chèrement acquise il y a 70 ans, ne soit pas remise en question par rapport aux réalisations des Tunisiens, même si ce qui a été accompli est jugé insuffisant, l’indépendance de la décision nécessite aujourd’hui une approche multidimensionnelle en raison des bouleversements mondiaux en cours.
L’ancien vice-président de la Banque mondiale pour la région Moyen-Orient et Afrique du Nord, Ferid Belhaj, a proposé une nouvelle approche de la souveraineté articulée autour de quatre dimensions : humaine, alimentaire, financière et technologique.
Pour cet expert, qui a pris la parole en visioconférence depuis Washington, le facteur humain a toujours été un atout stratégique pour la Tunisie, où les compétences tunisiennes se distinguent tant sur le territoire national qu’à l’étranger. Toutefois, il a déploré la fuite des cerveaux, la qualifiant de «fuite de souveraineté».
«Nous formons les jeunes mais nous les perdons», a-t-il constaté, indiquant ainsi que «nous ne faisons que financer la compétitivité des autres», avant d’ajouter que les pays qui dépendent de l’expertise extérieure «finissent par dépendre des décisions des autres», d’où l’urgence de mettre en place un mécanisme pour retenir et motiver les ingénieurs, médecins et autres compétences tunisiennes.
Cette urgence s’applique aussi au secteur agricole, qui doit démontrer non seulement des capacités de production, mais également de résilience, ainsi qu’au domaine financier, actuellement affecté par des difficultés et des dettes accumulées, alors qu’une souveraineté pleine ne peut exister sans performance agricole et solidité financière.
À cet égard, Belhaj a mis en garde contre le danger de privilégier le financement de l’État à court terme au détriment d’investissements futurs, expliquant que si les ressources financières sont consacrées à rembourser la dette, cela entraînerait une diminution des fonds alloués à l’éducation, à la santé, à l’énergie, etc., ce qui ralentirait l’économie.
Concernant les bouleversements géopolitiques et les tensions au Moyen-Orient, Ferid Belhaj a souligné l’importance de la position géographique de la Tunisie, qui a historiquement été un atout pour le commerce international. Dans un contexte perturbé par les difficultés de navigation aux détroits d’Ormuz et de Bab al-Mandab, le canal de Sicile entre la Tunisie et l’Italie pourrait devenir crucial pour les flux énergétiques, mais aussi pour l’électricité verte, l’hydrogène, les données numériques et de nouvelles chaînes industrielles…
«Mais la géographie, à elle seule, ne crée pas la prospérité», a-t-il insisté, soulignant l’importance d’investir dans une logistique moderne et compétitive, concluant que «cette transformation pourrait repositionner la Tunisie dans la nouvelle géographie énergétique euroméditerranéenne».
Là encore, la rapidité est primordiale et la lenteur équivaut à une vulnérabilité stratégique…
