Suisse

Les inondations urbaines deviennent une priorité pour la Suisse

Personnes jouant dans l'eau d'un lac


Des enfants s’amusant sur une place de jeux entourée par l’eau du lac de Neuchâtel dans le port de Cudrefin (Vaud) à la suite des fortes précipitations de juillet 2021.


KEYSTONE

Le changement climatique pousse la Suisse à modifier sa façon de gérer les inondations urbaines. Alors que les risques augmentent, les villes mettent en œuvre des moyens innovants pour les atténuer.

Céline a rejoint swissinfo.ch en 2018 en tant que journaliste vidéo pour le projet ‘Nouvo in English’, immédiatement après son diplôme à l’Académie du journalisme et des médias (AJM) de l’Université de Neuchâtel. Originaire du Tessin, elle a filmé, écrit et interviewé des gens dans la Suisse entière depuis qu’elle a reçu sa première ‘carte de presse’ à l’âge de 11 ans lors d’un camp scolaire.

  • English

    en


    Urban flooding slowly becomes a priority issue for Switzerland


    original

    lire plus Urban flooding slowly becomes a priority issue for Switzerland

  • Deutsch

    de


    Hochwasserschutz wird für die Schweiz zur Priorität

    lire plus Hochwasserschutz wird für die Schweiz zur Priorität

  • Italiano

    it


    Inondazioni urbane, un problema prioritario per la Svizzera

    lire plus Inondazioni urbane, un problema prioritario per la Svizzera

  • Español

    es


    Las inundaciones urbanas, un asunto prioritario para Suiza

    lire plus Las inundaciones urbanas, un asunto prioritario para Suiza

  • Português

    pt


    Inundações nas cidades se tornam uma questão prioritária para a Suíça

    lire plus Inundações nas cidades se tornam uma questão prioritária para a Suíça

  • 日本語

    ja


    スイスで高まる洪水リスク 当局の対応は遅く

    lire plus スイスで高まる洪水リスク 当局の対応は遅く

  • العربية

    ar


    تغيّر المناخ… فيضانات المدن تصبح أولوية في سويسرا

    lire plus تغيّر المناخ… فيضانات المدن تصبح أولوية في سويسرا

  • 中文

    zh


    城市洪水正日渐成为瑞士首要议题

    lire plus 城市洪水正日渐成为瑞士首要议题

  • Русский

    ru


    Наводнения и паводки становятся проблемой и для Швейцарии

    lire plus Наводнения и паводки становятся проблемой и для Швейцарии

L’année 1986 restera gravée dans les mémoires de nombreuses personnes âgées de Melchnau, une commune de 1500 habitants et habitantes dans le canton de Berne. Elles ont toutes vécu ce que l’on pourrait appeler «un traumatisme collectif» en surmontant les dégâts causés par les inondations.

Christian Eicher, ingénieur civil à la retraite qui a passé une grande partie de sa carrière à travailler sur la lutte contre les inondations et le drainage urbain, nous présente les archives historiques qui attestent d’un orage extrêmement violent, survenu le 20 juin de cette année-là. «Les rues de Melchnau ont été inondées, car il est tombé plus de 50 mm de pluie par heure. Les maisons et les prairies ont été submergées, les routes éventrées. La principale artère urbaine a disparu sous un mètre d’eau.»

«En 1986, le gouvernement local avait peu d’expérience en ce qui concerne la préparation d’un plan de gestion des inondations urbaines, et n’avait aucune idée du coût de sa mise en œuvre. Malgré cela, une première carte des risques a été commandée, carte qui comprenait également des estimations des débits de ruissellement extrêmes – mais il n’y a pas eu de suivi concret pour réduire les débits d’inondation ou pour s’en protéger», poursuit Christian Eicher.

Ce n’est qu’une vingtaine d’années plus tard, en 2007, et à nouveau en 2010, que de violents orages, avec des volumes de précipitations extraordinaires, parfois combinés à des pluies antérieures et donc à des sols saturés, ont entraîné des dégâts considérables dus aux inondations et à des perturbations de la circulation. Christian Eicher a suivi ces deux événements et les a documentés en prenant des photos. Il a également rendu un rapport à l’autorité municipale avec quelques suggestions préliminaires pour un plan d’action possible, en montrant à quel point les inondations ont été fréquentes et dévastatrices au cours des trois dernières décennies.

Image d'inondation


©Mobiliar Lab for Natural Risks / Tiefbauamt Bern

Images d'inondation


©Mobiliar Lab for Natural Risks / Christian Eicher

Images d'inondation


©Mobiliar Lab for Natural Risks / Christian Eicher

Priorité à la planification urbaine

Par rapport à des pays comme l’Australie, la Chine ou le Danemark, la mise en œuvre de stratégies de gestion des crues en Suisse est un peu en retard. Ce n’est qu’en 2018 que l’Office fédéral de l’environnement (OFEV), en collaboration avec le secteur des assurances, a commencé à élaborer et à publier la première carte des dangers liés au ruissellement de surface à l’échelle du pays.

Selon les autorités helvétiques, l’investissement financier annuel de la Suisse dans les infrastructures de protection contre les crues est resté compris entre 50 et 230 millions de francs entre 1970 et 2008. Depuis 2008, les coûts ont considérablement augmenté, fluctuant entre 250 et 400 millions de francs. Toutefois, cela ne suffit pas du tout à compenser les dégâts qu’une crue rare et ponctuelle provoquerait. Une publication de l’Office fédéral de la protection de la population (OFPP) datant de 2020 montre qu’une crue exceptionnelle pourrait engendrer des dommages dépassant les 10 milliards de francs.

graphique sur les coûts des investissements contre les inondations.


Kai Reusser / swissinfo.ch

«Nous avons quelques années de retard, car ce phénomène n’est pas aussi fréquent et grave en Suisse que dans d’autres pays qui comptent de nombreuses villes côtières ou portuaires, ce qui les rend particulièrement vulnérables aux inondations dues aux changements du niveau de la mer, aux problèmes de drainage des rivières et à l’intensité des précipitations», explique João Leitão, professeur adjoint et chef du groupe Inondations urbaines et hydro-informatique à l’Institut Fédéral Suisse des Sciences et Technologies de l’Eau (Eawag). Le changement climatique pose ses propres défis aux urbanistes suisses. Les prévisions indiquent que les précipitations prendront davantage la forme de pluie que de neige. Le pays regroupe plus de 1422 km² de zones lacustres et 65’300 km de cours d’eau. La capacité d’absorption des inondations sera très limitée si le pays se contente de laisser les choses aller à la dérive.

Les «problèmes de croissance» des villes et des agglomérations suisses exacerbent également le risque d’inondation urbaine. La construction doit suivre le rythme de la croissance démographique et de l’urbanisation. Selon la Banque mondiale, la population urbaine de la Suisse a presque doublé entre 1960 et 2022. Actuellement, près des trois quarts des gens vivent dans des zones urbaines, et environ 80% de l’activité économique du pays y est concentrée.

D’après ce qu’il a observé à Melchnau, Christian Eicher estime que la multiplication des surfaces imperméables réduit l’infiltration. «Le béton et l’asphalte recouvrent des zones autrefois consacrées à l’herbe et à la terre, explique-t-il. L’eau des fortes pluies n’a nulle part où aller, ce qui provoque des inondations. L’intensification de l’agriculture, l’augmentation de la mécanisation et l’utilisation de machines plus lourdes compactent les sols et réduisent l’effet ‘éponge’ des surfaces dites perméables. Il en résulte un ruissellement plus grand, plus précoce et plus rapide des surfaces qui sont censées retenir la majeure partie des précipitations».

La concentration croissante de la population et des infrastructures dans les zones urbaines expose le pays à des pertes financières encore plus importantes. Selon Robin Poëll, porte-parole de l’Office fédéral de l’environnement, quelque 20% de la population helvétique vit actuellement dans des zones exposées au risque d’inondation en raison de leur proximité avec des rivières et des lacs. Environ 30% des emplois et un quart des biens matériels de la Suisse (840 milliards de francs) sont situés dans ces zones.

Compte tenu de la probabilité d’occurrence et du potentiel de dommages, «les inondations sont devenues l’un des principaux risques en Suisse, et la protection contre les inondations est une priorité majeure de l’agenda suisse», déclare Robin Poëll.

Répartition complexe des responsabilités

Alors que le gouvernement helvétique augmente les investissements dans les infrastructures de protection contre les inondations, les chercheurs et chercheuses reconnaissent que les approches traditionnelles ne suffisent peut-être plus à garantir la résilience face à ces catastrophes. Ils et elles explorent désormais de nouvelles stratégies de lutte.

Le Mobiliar Lab for Natural Risks a lancé en 2018 une initiative de recherche intitulée «Flood-Risk Research Initiative — From Theory to Practice» (Initiative de recherche sur les risques d’inondation – de la théorie à la pratique), qui vise à développer deux outils, l’un de dynamique des inondations, l’autre de potentiel de dommages. Ils permettent d’avertir non seulement des inondations à venir, mais aussi de leurs effets. Il s’agit notamment de l’impact de la montée et de la décrue des eaux sur les populations, les lieux de travail, les bâtiments et les routes.

«Pour la première fois, les dommages potentiels causés par les inondations peuvent être identifiés visuellement dans toute la Suisse, jusqu’au niveau du quartier», explique Andreas Zischg, professeur à l’Université de Berne, qui a participé au projet. «Nous pouvons voir quand, où et combien de personnes pourraient avoir besoin d’être évacuées, quand et où les routes pourraient devenir impraticables, ajoute-t-il. Ces informations peuvent être utilisées par les équipes de commandement civiles locales, les compagnies d’assurance, les sociétés de logistique et autres pour faciliter la communication des risques, la formation et la planification au niveau opérationnel.»

En 2019, João Leitão et son équipe ont mis au point un dispositif prêt à être commercialisé, appelé CENTAUR (Cost-Effective Neural Technique to Alleviate Urban Flood Risk), qui peut être facilement installé dans les systèmes de drainage existants, afin de réduire les risques d’inondation locaux en zones urbaines.

Il est conçu pour optimiser l’utilisation de la capacité disponible dans les canalisations en combinant des techniques de calcul sophistiquées avec des dispositifs de contrôle du débit. Cela permet ainsi d’atténuer et de stocker l’eau pendant les périodes où les risques d’inondation sont élevés.

À ce jour, aucune ville suisse ne l’a adopté, bien qu’il ait été mis en place à Coimbra, la quatrième ville du Portugal, et dans quelques municipalités du Royaume-Uni. Après plusieurs tentatives infructueuses pour convaincre les autorités helvétiques et les compagnies d’assurance, João Leitão estime que cette frilosité est principalement due à la répartition complexe des responsabilités en matière de gestion des risques d’inondation. Il souligne également la coexistence de quartiers récents et anciens dans les villes, «ce qui rend l’installation d’équipements innovants difficile».

Comme dans d’autres pays à système politique fédéral, tels que l’Allemagne ou l’Autriche, la gestion des risques d’inondation en Suisse se caractérise par une répartition complexe des responsabilités entre les différents niveaux et secteurs de gouvernement. En outre, l’introduction d’une approche innovante de la gestion de l’eau et de l’ingénierie hydraulique touche des domaines tels que l’urbanisme, l’énergie, la conservation de la nature, et bien d’autres encore.

Mais les choses bougent, même lentement. Quelques villes ont commencé à lancer des projets pilotes pour réduire et surveiller les inondations. João Leitão cite en exemple la rénovation en 2020 d’un tronçon de la Griessereinstrasse, une rue de l’ouest de Zurich, selon le concept de la ville éponge, en collaboration avec l’université des sciences appliquées de Zurich. Le projet doit aboutir cette année.

Lorsqu’il s’arrête à Melchnau, Christian Eicher peut déjà constater des changements. En 2021, la municipalité a décidé d’investir plus de 4 millions de francs dans un projet global de protection contre les inondations, comprenant la construction de quatre installations de rétention et l’élargissement du canal du ruisseau afin de réduire le risque de débordement. «Mieux vaut tard que jamais», conclut-il.

Texte relu et vérifié par Virginie Mangin, traduit de l’anglais par Lucie Donzé / op

Plus

lire plus Vous voulez en savoir plus? Abonnez-vous à notre newsletter