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NBA : Projet inédit d’« ultras » pour améliorer l’ambiance des Spurs ?

Le Frost Bank Center de San Antonio a une capacité de 19.000 places et accueille des matchs des Spurs pendant les play-offs NBA. Victor Wembanyama a initié un projet en septembre dernier, attirant une centaine de fans à une audition pour créer un groupe de supporteurs appelé les Spurs Jackals.

De prime abord, le Frost Bank Center de San Antonio apparaît comme une immense arena de 19.000 places, typique des installations sportives américaines, avec sa sonorisation omniprésente, ses hot-dogs à prix exorbitants et un écran géant qui met mal à l’aise les « mauvais fans » qui ne portent pas les t-shirts unis offerts par les Spurs lors de chaque match de ces play-offs NBA. Cependant, dans la nuit de mardi à mercredi (3h30), à l’occasion du cinquième match du premier tour contre les Portland Trail Blazers, qui pourrait confirmer la qualification des Texans (3-1 dans la série), un spectre inattendu va de nouveau se faire remarquer.

Mégaphone, tambour, applaudissements d’avant-match, les éternels codes du divertissement américain sont largement enfreints cette saison à San Antonio. Pourquoi ? À cause de la présence de 83 Spurs Jackals, debout pendant l’intégralité de chaque rencontre, animant régulièrement l’ambiance avec des chants tels que « There’s only one San Antonio », « Steph Castle time, never seen someone so good, so good, so good, so good » sur l’air de Sweet Caroline, ou encore « Spurs are on fire, your defence is terrified », sur la mélodie de Freed from desire de Gala.

Les Jackals soutiennent de manière atypique les Spurs cette saison.
Les Jackals soutiennent de manière atypique les Spurs cette saison. - Spurs Jackals

Une centaine de motivés un dimanche à 7 heures

Comment est-on passé de quelques « Defence, defence » chantés à voix basse entre deux onion rings à une dizaine de chants aussi originaux aux États-Unis ? La réponse se trouve dans la spectaculaire réussite des Spurs cette saison (deuxièmes à l’Ouest) et est due à Victor Wembanyama. Alors que les L.A. Clippers avaient opté pour une « ambiance universitaire » pour les 4.500 fans dans le « wall » de leur Intuit Dome, « Wemby » a voulu apporter sa touche européenne.

En septembre dernier, le pivot français de 2,24 m a lancé un projet sur les réseaux sociaux en invitant les fans intéressés par ce concept d’« ultras », encore peu connu aux États-Unis, à une audition mystérieuse. Dès 7 heures un dimanche matin, une centaine de passionnés se sont présentés près du Frost Bank Center pour présenter leurs inspirations et talents à Victor Wembanyama lui-même.

Soudain, « Wemby » lance un PowerPoint

Installé sur un trône de glace devant les candidats, il a ensuite sélectionné sept Nouvelles Stars, nommées capitaines de ce nouveau groupe de supporters pour la saison 2025-2026. Un appel FaceTime a suivi pour prévenir chacun d’eux de leur « draft » et leur demander de se rendre à l’entraînement des Spurs dès le lendemain matin afin de peaufiner le projet. Problème pour Peyton Janssen (28 ans) et son ami Patrick Carson, tous deux retenus par le vice-champion olympique : ils assistaient alors au mariage d’un ami… dans l’Arkansas, à neuf heures de route de San Antonio.

Les Jackals sont très branchés déguisements.
Les Jackals sont très branchés déguisements. - Spurs Jackals

« À ce moment-là, nous n’avions absolument aucune idée de ce qui se tramait, mais nous ne pouvions pas rater ça, se souvient Peyton Janssen, « leader de chant » et non capo du groupe. Nous avons quitté le mariage à minuit, roulé toute la nuit et nous sommes arrivés assis dans la salle vidéo du centre d’entraînement des Spurs. Victor a alors dirigé toute la séance avec une présentation PowerPoint intitulée « Lancement des premiers ultras de la NBA : créer un mouvement culturel pour les San Antonio Spurs ». C’était l’un des moments les plus incroyables de ma vie. Nous avons littéralement brainstormé avec lui pendant trois heures. »

Les chants des ultras du PSG comme principale inspiration

Le nom « Jackals » a été suggéré par « Wemby », qui a également partagé des chants importants du Collectif Ultras Paris, dont il est un fervent supporteur. Ensuite, un match d’entraînement a été organisé pour tester le dispositif, qui s’est avéré hésitant dans un premier temps.

« Pour être honnête, ça n’a pas du tout fonctionné au départ, car la NBA est complètement différente de l’ambiance en Europe. Ici, la sono diffuse constamment de la musique et nous devions nous battre contre elle pour essayer d’imposer nos chants. En plus, nous ne sommes que 83 membres, soit 0,004 % de l’affluence totale de la salle. Nous avions l’impression que les gens sur leurs sièges ne pouvaient plus apprécier leur bière et leur nourriture à cause de nous. Personne n’était habitué à cette ambiance bruyante, il nous a fallu du temps pour être bien perçus dans la salle. »

Pour chaque match au Frost Bank Center, le groupe continue de se faire connaître en répétant ses chants principaux avec un public curieux et en distribuant des feuilles avec les paroles. Souvent déguisé dans les tribunes, Mario Moreno (35 ans), l’autre leader de chant, évoque « une période test de septembre à mars », ainsi qu’une coopération en constante amélioration avec Carter Snowden, coordinateur des animations pour les Spurs.

Mario Moreno (au premier plan) est l'un des deux leaders de chant des Jackals cette saison.
Mario Moreno (au premier plan) est l’un des deux leaders de chant des Jackals cette saison. - Spurs Jackals

La sono parfois coupée pour leur faire de la place

« Nous échangeons en plein match avec Carter et nous disons par exemple : « OK, sur la prochaine possession, on lance le chant « olé olé olé olé, go Spurs » [plus proche d’Intervilles que des virages d’ultras]. Il est essentiel de comprendre que c’est la première année d’un projet totalement inédit dans le sport américain, où en Europe, vous laissez les ultras s’exprimer depuis des décennies. »

Peyton Janssen ajoute : « Maintenant, si nous faisons assez de bruit par séquences, le système de sonorisation de la salle peut être coupé. Les Spurs sont vraiment sympas car parfois, on n’entend plus que nous. Certains adversaires hallucinent et se moquent de nous voir, comme Pascal Siakam [Indiana]. » Avec une règle d’or pour le jeune groupe : ne jamais lancer d’insultes ou de chants hostiles contre un adversaire. « Nous ne voulons surtout pas siffler ou provoquer un Steph Curry, car il va nous planter 50 points si on l’énerve », sourit Peyton Janssen.

Le projet reste donc convivial, suivi de près par Victor Wembanyama, malgré les nombreuses sollicitations qui accompagnent sa vie de superstar NBA. Mario Moreno raconte ainsi une autre rencontre prolongée en pleine saison avec son joueur favori, alors blessé en novembre et retenu à San Antonio : « Il nous a contactés pour déjeuner avec lui. L’objectif était d’avoir ses retours sur les Jackals. Il nous a dit : « Simplifions les chants et essayons d’impliquer davantage l’arena ». Nous avons vraiment pris cela à cœur. Parfois, les Spurs nous contactent en disant : « Victor nous a envoyé quelques idées par SMS ».

« Qui ne saute pas n’est pas un Spur »

Toutes ces adaptations ont permis de donner une place aux chants des Jackals, contribuant à l’impressionnant bilan des Spurs à domicile en saison régulière (32 victoires et 8 défaites). « L’ambition de Victor était clairement établie depuis le début : faire de San Antonio l’endroit le plus difficile pour jouer dans toute la NBA, souligne Carolina Teague, journaliste pour le site Spurfect. Cela montre à quel point il est impliqué dans ce projet. »

Les Jackals ont également trouvé de l’inspiration dans la « culture ultra » en rencontrant cette année au Texas le média français Trashtalk et le groupe Spurs Nation France. Au programme, des « Chalalalalalala, merci Wemby » qui accompagnent les lancers-francs du meilleur défenseur de la saison… et même le « Qui ne saute pas n’est pas un Spur », chanté en français.

« Grâce aux Jackals, l’énergie dans la salle a beaucoup changé à San Antonio ces derniers mois, constate Carolina Teague. Avant cette saison, il y avait un peu de bruit, mais c’était désorganisé. Les chants des Jackals ont créé une énergie constante dès la saison régulière. Maintenant que nous sommes en play-offs, tout le monde reprend les chants du groupe. Je peux dire sans l’ombre d’un doute que les Spurs ont aujourd’hui l’un des meilleurs publics de la NBA. »

Avec notre golden boy de 22 ans en tête de file, comment cela pourrait-il en être autrement ? « Victor nous a rapidement montrés du doigt et il a vraiment incité toute la salle à nous suivre, souligne Peyton Janssen. Selon que ce soit Victor ou moi qui demandions quelque chose aux fans de San Antonio, les réactions sont très différentes. » C’est certain.

Fair-play et « bracelets d’amitié »

Alors, le Frost Bank Center de San Antonio est-il vraiment l’endroit où il faut être lors de ces play-offs pour tout amateur d’ambiance ? Mario Moreno répond : « Les Spurs ont l’un des publics NBA les plus bruyants, passionnés et fidèles. Même dans les moments difficiles, avec ces six saisons sans play-offs, je me souviens d’un match où la salle a commencé à scander MVP, MVP, MVP pour Dejounte Murray. De même, le match célébrant les 50 ans de la franchise à l’Alamodome en janvier 2023 a atteint un record avec plus de 68.000 fans. Notre équipe a été menée de 30 points par les Warriors pendant tout le match, mais cela n’a pas affecté l’ambiance, nous avons tous passé un super moment. Cela en dit long sur les fans des Spurs. » Quelle suite attend cette mutation européenne de la base de supporters des Spurs ?

« Tout cela n’a pas encore vraiment pris dans la salle car les gens ne comprennent pas encore ce que nous chantons, vu le bruit ambiant. Nous voulons être des ultras, mais nous n’y sommes pas encore. C’est un long processus pour convaincre les gens de nous rejoindre, et nous espérons atteindre 200 membres la saison prochaine. Les Jackals sont comme un bébé pour Victor : il nous laisse carte blanche, il nous fait confiance, mais il veille sur nous. Son soutien est exceptionnel depuis le début. Il est incroyable que le visage de la NBA ait même pensé à lancer ce projet. C’est désormais mon athlète préféré de tous les temps, désolé Tim Duncan, Tony Parker et Manu Ginobili. »

Dans leur « rêve éveillé » pour leur première saison, les Jackals continuent avant tout de s’amuser, sans trop penser à une première bague de champion depuis 2014, avec des déguisements loufoques et un alien gonflable en hommage à « Wemby ».

Carolina Teague apprécie particulièrement une autre initiative des Jackals « pour rapprocher les fans des Spurs » : la distribution de « bracelets d’amitié ». Ces surprenants ultras à la sauce américaine se rapprochent finalement plus des « Swifties » que des kops du Partizan Belgrade ou de l’Olympiakos.