L’énergie en Afrique et au Maroc : crises et déséquilibres.
Dans un contexte international marqué par de fortes turbulences sur les marchés de l’énergie, la question énergétique en Afrique, et plus particulièrement au Maroc, revient au cœur du débat public. Le Maroc reste fortement dépendant des importations énergétiques, ce qui signifie que les hausses de prix sont souvent subies plutôt que captées.
Dans un contexte international marqué par d’importantes turbulences sur les marchés de l’énergie et par une intensification des tensions géopolitiques, la question de l’énergie en Afrique, notamment au Maroc, devient un sujet central de débat public. Cet enjeu stratégique va bien au-delà de sa simple dimension technique, touchant à des problématiques de souveraineté, de développement et de justice sociale. Le premier texte souligne la gravité de la crise structurelle qui touche les systèmes énergétiques en Afrique, posant une question essentielle : comment concilier l’urgence d’assurer l’accès à l’énergie avec les exigences d’une transition vers un modèle à faibles émissions de carbone ? Le second texte oriente l’analyse vers un autre angle, lié à la gouvernance économique, en interrogeant la pertinence d’importer des modèles fiscaux européens, tels que la taxation des « surprofits », dans un contexte marocain aux caractéristiques distinctes sur le plan structurel et institutionnel.
Ce qui unit ces deux textes n’est pas seulement leur sujet – l’énergie – mais également leur perspective analytique. Tous deux encouragent à dépasser les interprétations simplificatrices, qu’il s’agisse de réduire la crise à un simple déficit de ressources ou d’adopter des solutions déjà formulées en s’inspirant d’autres expériences. Ils appellent à une réflexion critique qui prenne en compte les particularités historiques, les déséquilibres structurels et les limites des politiques publiques en cours. Entre la nécessité de répondre à des besoins immédiats et celle de construire un modèle énergétique durable et équitable, une question fondamentale se pose : le Maroc et l’Afrique sont-ils confrontés à une crise énergétique passagère ou à une crise plus profonde du modèle de développement lui-même ?
En ce qui concerne la taxation des surprofits, alors que l’Europe débat activement de cette question pour le secteur énergétique, une interrogation se pose : ce modèle est-il applicable ailleurs, notamment au Maroc ? Derrière cette proposition, qui semble séduisante à première vue – faire contribuer davantage les entreprises en temps de crise – se cache un débat bien plus complexe, à la croisée de l’économie, de la régulation et de la justice sociale.
L’idée d’une taxe européenne sur les « surprofits » repose sur un principe simple : lorsque certaines entreprises réalisent des bénéfices exceptionnels dans un contexte de crise énergétique, il serait légitime qu’elles contribuent davantage à l’effort collectif. Les revenus générés pourraient alors soulager les ménages face à la flambée des prix et financer des investissements stratégiques pour prévenir de futures crises. En théorie, cette logique est difficilement contestable. Cependant, dans les faits, elle mérite d’être remise en question, nuancée… et surtout contextualisée.
Le terme « surprofits » suggère une anomalie, voire une injustice. Cependant, la réalité économique est plus complexe. Les bénéfices élevés observés dans le secteur énergétique récemment ne sont pas uniquement dus à des comportements spéculatifs ou à des défaillances du marché. Ils résultent également de dynamiques structurelles telles que des tensions géopolitiques, des déséquilibres entre l’offre et la demande, la volatilité des marchés internationaux, ou encore des choix stratégiques des entreprises qui ont anticipé certaines évolutions. En d’autres termes, tous les bénéfices élevés ne sont pas nécessairement le fruit d’abus. Une taxation mal pensée pourrait alors engendrer des effets contre-productifs : ralentir l’investissement, augmenter l’incertitude réglementaire, ou inciter à des stratégies d’optimisation fiscale.
Bien que l’argument de justice avancé par les partisans de cette taxe soit pertinent, il ne peut être dissocié de ses implications économiques à moyen et long termes. Ce débat prend une ampleur considérable en Europe, car il s’inscrit dans un cadre très spécifique : des marchés énergétiques majoritairement libéralisés, une forte dépendance aux importations, et surtout une capacité budgétaire qui permet de redistribuer efficacement les ressources collectées. Dans plusieurs pays européens, certaines entreprises ont effectivement enregistré des profits exceptionnels, en partie en raison des mécanismes de fixation des prix de l’électricité ou de la forte hausse des prix du gaz et du pétrole. Mais ce contexte n’est pas universel.
Au Maroc, la question des surprofits se pose différemment. En effet, le pays reste fortement dépendant des importations énergétiques, ce qui signifie que les hausses de prix sont souvent subies plutôt que captées. Contrairement à certaines grandes compagnies européennes, les acteurs locaux ne bénéficient pas toujours de marges exceptionnelles à grande échelle. De plus, le marché énergétique marocain se caractérise par une structure concentrée, marquée par un manque de transparence. Ce ne sont pas tant les énormes surprofits qui alimentent le débat public, mais plutôt le manque de visibilité sur les marges dans la distribution des carburants, la concentration du marché entre quelques opérateurs, et la perception d’une régulation insuffisante. Dans ce cadre, introduire une taxe sur les surprofits sans aborder ces enjeux structurels reviendrait à traiter les symptômes sans s’attaquer aux causes profondes.
Le risque de reprendre ce débat européen tel quel est de simplifier excessivement une problématique complexe. Au Maroc, la question n’est pas seulement fiscale : elle est également institutionnelle. Peut-on réellement taxer des surprofits si leur identification reste floue ? Peut-on instaurer une nouvelle contribution sans renforcer au préalable les mécanismes de contrôle et de transparence ? Peut-on rétablir la confiance des citoyens sans réformer en profondeur la gouvernance du secteur ? Autant de questions qui mettent en lumière les limites d’une approche purement inspirée de modèles étrangers.
Plutôt qu’une transcription mécanique, une approche adaptée au contexte marocain semble nécessaire. La première priorité doit être la transparence. Rendre publiques certaines données sur les marges, renforcer les capacités des instances de régulation et garantir un accès à l’information sont des conditions primordiales pour rétablir la confiance. Le second levier serait une éventuelle taxation ciblée, mais strictement encadrée. Si une taxe sur les surprofits devait être envisagée, elle devrait reposer sur des critères clairs, être limitée dans le temps et s’inscrire dans un cadre stable pour éviter de décourager l’investissement. Enfin, la question de l’utilisation des recettes est centrale. Comme le souligne Yvan Verougstraete, ces fonds pourraient servir à protéger les ménages les plus vulnérables, tout en finançant des infrastructures énergétiques stratégiques. Pour le Maroc, cela implique d’investir massivement dans les énergies renouvelables, le stockage et la sécurisation de l’approvisionnement, autant de domaines déjà entamés mais nécessitant un rythme accéléré.
Le débat sur les surprofits pose une question plus vaste : faut-il simplement corriger les effets des crises ou déclencher une transformation structurelle du modèle énergétique ? Sans changement véritable, les mêmes causes produiront les mêmes effets : volatilité des prix, tensions sociales et réponses politiques d’urgence. Dans ce contexte, la taxation des surprofits peut sembler un outil utile, mais elle ne peut suffire à elle seule. Elle ne doit pas remplacer une vision stratégique à long terme.
Plus qu’un débat technique, la question des surprofits représente une problématique de confiance. Confiance dans le marché, dans les institutions, et dans la capacité de l’État à réguler de manière équitable. Au Maroc, c’est là que se situe le véritable enjeu. Car sans transparence, sans régulation crédible et sans gouvernance claire, toute mesure fiscale risque d’être perçue comme symbolique, voire inefficace. La taxe sur les surprofits, bien qu’attrayante, ne peut être une fin en soi. Elle doit s’intégrer dans une réflexion plus large : celle d’un modèle énergétique plus équitable, plus transparent et plus résilient.
La crise mondiale du carburant, aggravée par les tensions géopolitiques au Moyen-Orient, met en lumière les fragilités structurelles des systèmes énergétiques en Afrique. Cependant, le débat qui émerge va au-delà de ce constat : comment concilier l’urgence d’un développement énergétique avec les objectifs de durabilité climatique ? Lors de l’ARDA Week 2026, principale rencontre africaine dédiée à l’industrie pétrolière et énergétique, qui s’est tenue du 13 au 17 avril, les acteurs du secteur ont affirmé leur volonté de produire davantage, de raffiner plus et de réduire leur dépendance extérieure. NJ Ayuk, président exécutif de la Chambre africaine de l’énergie, a défendu cette position, estimant que l’expansion du secteur pétrolier est une condition préalable au développement du continent. Toutefois, cette vision doit être interrogée au regard des engagements climatiques globaux.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : plus de 600 millions d’Africains vivent sans électricité, 900 millions n’ont pas accès à des solutions de cuisson propres. Dans ce contexte, l’appel à développer les capacités de raffinage et d’exploitation des hydrocarbures semble indiscutable sur les plans social et économique. Néanmoins, réduire le débat à une confrontation binaire entre « réalisme africain » et « idéalisme climatique » serait trompeur. En effet, l’investissement massif dans des infrastructures fossiles (raffineries, pipelines, terminaux) risque de plonger l’Afrique dans une trajectoire énergique carbonée pour le long terme, provoquant ce que les économistes appellent un effet de verrouillage (carbon lock-in). En d’autres termes, la solution à court terme pourrait se transformer en un piège structurel à moyen et long termes.
L’une des contradictions les plus frappantes demeure celle d’un continent riche en ressources énergétiques, mais qui reste dépendant des produits raffinés importés. Cette dépendance est technique, mais aussi politique et historique, héritée de modèles d’extraction orientés vers l’exportation plutôt que vers la transformation locale. Dans ce cadre, l’appel à raffiner en Afrique peut se lire de deux façons : soit comme une quête légitime de souveraineté économique, soit comme la reproduction d’un modèle extractiviste peu compatible avec les objectifs climatiques.
Le cas marocain est révélateur de cette tension. Le pays est souvent présenté comme un leader africain en matière d’énergies renouvelables, notamment grâce à ses investissements dans le solaire et l’éolien. Cependant, cette réussite masque une réalité plus complexe. Sur le plan énergétique, le Maroc dépend encore fortement des importations, notamment depuis la cessation des activités de la raffinerie nationale, ce qui le rend vulnérable aux chocs internationaux. On observe ainsi une transition énergétique en deux temps : d’un côté, une avancée rapide sur l’électricité verte, et de l’autre, une stagnation, voire une dépendance accrue aux carburants fossiles. Cette asymétrie soulève une question stratégique : peut-on vraiment considérer qu’il y a une transition énergétique si une partie entière du système – celle des transports et de l’industrie – reste profondément carbonée et dépendante ?
Le discours dominant lors de l’ARDA Week repose sur une idée implicite : l’Afrique devrait d’abord se développer, puis s’attaquer à la transition climatique. Cette logique doit être remise en question. D’une part, les effets du changement climatique touchent déjà le continent (stress hydrique, désertification, instabilité agricole). D’autre part, les financements internationaux se dirigent de plus en plus vers des projets à faibles émissions de carbone, ce qui pourrait marginaliser les investissements dans les énergies fossiles à moyen terme. Autrement dit, le choix ne se limite pas entre pétrole et climat, mais s’articule autour de différents modèles de développement énergétique.
L’appel à renforcer les capacités africaines – raffinage, distribution, financement – dénote une volonté légitime de reprendre le contrôle sur les chaînes de valeur énergétiques. Toutefois, cette souveraineté ne doit pas se restreindre à la production. Elle nécessite également une réévaluation des modèles de consommation, de l’efficacité énergétique, et surtout de la relation entre énergies fossiles et renouvelables. Une souveraineté axée uniquement sur le pétrole risque, à terme, d’être précaire dans un monde qui s’engage, même de manière inégale, dans la décarbonation.
La crise actuelle du carburant s’accompagne de perturbations sur les marchés, mais elle oblige aussi à soulever des questions structurelles que de nombreux pays africains ont longtemps éludées. Pour le Maroc et le reste du continent, l’enjeu ne se limite plus à sécuriser l’approvisionnement à court terme, mais concerne la définition d’une trajectoire énergétique cohérente. Investir dans les hydrocarbures peut satisfaire des urgences immédiates. Cependant, sans un lien clair avec les objectifs climatiques, cette stratégie risque de reproduire, voire d’aggraver, les dépendances existantes. En somme, la véritable question n’est pas de savoir si l’Afrique doit produire davantage d’énergie, mais plutôt quelle énergie produire, pour quel modèle de développement, et pour quel avenir.
Hassan Bentaleb

