Le 1er mai : mémoire, revendications et conjoncture mondiale agitée
En mai 1886, les ouvriers américains déclenchent une grève générale pour la journée de huit heures qui culmine place Haymarket à Chicago, où une explosion de bombe entraîne la pendaison de cinq syndicalistes à l’issue d’un procès controversé. Au Maroc, le 1er mai 2026 verra plusieurs centrales syndicales, dont l’UMT et la CDT, organiser des marches dans des villes comme Casablanca et Rabat, avec des revendications concernant le SMIG et la protection sociale.
Tout commence à Chicago, en mai 1886. Les ouvriers américains demandent la mise en place de la journée de huit heures, alors que leur temps de travail quotidien est de douze à quatorze heures. Ceci mène à une grève générale qui atteint son paroxysme en mai, sur la place Haymarket. Une explosion de bombe survient alors, entraînant une répression violente et la pendaison de cinq syndicalistes à l’issue d’un procès controversé.
Trois ans plus tard, en 1889, la deuxième Internationale socialiste, réunie à Paris, décide de faire du 1er mai une journée internationale de mobilisation pour la défense des droits des travailleurs. En 1919, la Conférence internationale du travail, qui conduit à la création de l’OIT (Organisation Internationale du Travail), consacre officiellement la journée de huit heures. Le 1er mai devient ainsi peu à peu un jour férié à travers le monde, avec des manifestations tantôt festives, tantôt revendicatives.
**Le monde célèbre l’évènement, chacun à sa manière**
À Paris, les défilés du 1er mai rassemblent traditionnellement des millions de participants. À Berlin, Madrid, Rome ou Mexico, la journée combine défilés syndicaux et concerts populaires. À Moscou et Beijing, elle prend une dimension presque militaire, héritée de l’ère soviétique et maoïste. Au Royaume-Uni, où la célébration a lieu le premier lundi de mai, la fête est davantage associée à des pique-niques qu’à des manifestations, reflétant le pragmatisme syndical britannique.
Dans certains pays, comme les États-Unis, le « Labor Day » est célébré le premier lundi de septembre depuis 1894, précisément pour éviter toute connotation « socialiste » associée au 1er mai. Ils restent ainsi en dehors de la tradition internationale.
**Le Maroc et son 1er mai : entre tradition syndicale et mouvements sociaux**
Au Maroc, le 1er mai a une double nature : il est à la fois un jour férié inscrit dans la loi et une journée de mobilisation syndicale. Les principales centrales syndicales organisent des marches dans les grandes villes (Casablanca, Rabat, Fès, Marrakech, Agadir) où des militants syndicalistes et des salariés défilent avec des banderoles exigeant une augmentation du SMIG, une amélioration des conditions de travail, une protection sociale élargie et un dialogue social effectif.
Cette année, les cortèges s’annoncent plus importants dans un contexte marqué par la hausse des prix et la lenteur des réformes sociales en cours.
Les principales formations syndicales qui prendront part aux festivités du 1er mai 2026 comprennent :
– UMT (Union Marocaine du Travail) : plus ancienne centrale du pays, historiquement liée au mouvement national, elle revendique plus d’un million d’adhérents.
– CDT (Confédération Démocratique du Travail) : créée en 1978, proche de l’Union Socialiste des Forces Populaires (USFP), elle est bien implantée dans le secteur public, notamment dans l’enseignement et la santé.
– UGTM (Union Générale des Travailleurs du Maroc) : proche du Parti de l’Istiqlal, présente dans divers secteurs.
– FDT (Fédération Démocratique du Travail) : issue d’une scission de la CDT, elle a une orientation de gauche et se retrouve dans les secteurs de l’éducation nationale et de la fonction publique.
Les revendications communes de cette année portent principalement sur la révision à la hausse du SMIG et du SMAG, la défense du pouvoir d’achat face à l’inflation, l’extension de l’AMO (Assurance Maladie Obligatoire) aux catégories non-salariées pour une protection sociale généralisée et la mise en œuvre effective du dialogue social tripartite (gouvernement, patronat, syndicats), dont les discussions peinent à déboucher sur des avancées concrètes.
**Une conjoncture mondiale qui confère au 1er mai 2026 un relief particulier**
Le 1er mai 2026 s’inscrit dans un contexte international particulièrement dense. La recomposition du commerce mondial, accélérée par les politiques protectionnistes américaines et la rivalité sino-américaine, fragilise de plus en plus les chaînes d’approvisionnement et expose les pays émergents à des chocs extérieurs croissants. Par ailleurs, l’intelligence artificielle générative, déjà au cœur de divers processus de production, ravive le spectre de destructions massives d’emplois dans des secteurs auparavant épargnés (comptabilité, droit, journalisme, services financiers…).
En Europe, la montée des partis populistes remet en question les acquis sociaux d’après-guerre, tandis que les grèves se multiplient au Royaume-Uni, en France et en Allemagne, avec des revendications salariales dans un contexte d’inflation persistante. En Amérique latine, la problématique de l’informalité du travail est criante, plus de la moitié des travailleurs de la région évoluant en dehors de tout cadre légal de protection sociale. Pour les pays du Sud, dont le Maroc, la pression est multiple : compétitivité à l’export, financement de la transition énergétique et exigences sociales internes croissantes. La « juste transition », c’est-à-dire la décarbonation de l’économie sans sacrifier l’emploi, est d’ores et déjà au cœur des préoccupations des syndicats à l’international.
**Le 1er mai, festif ou revendicatif ? Les deux ne sont pas contradictoires**
La question se pose chaque année : le 1er mai est-il encore une journée de lutte ou n’est-il plus qu’un congé agrémenté de festivités ? La réponse se situe au cœur même de cette tension :
Les sociétés où les droits sociaux sont les plus affirmés ont tendance à célébrer davantage qu’à protester, tandis que dans les endroits où les inégalités restent frappantes, le caractère protestataire prédomine. En définitive, cette tension entre la fête et la lutte, entre la mémoire et l’urgence, fait du 1er mai une date intemporelle. Tant qu’il y aura des travailleurs et des inégalités, il y aura un 1er mai à honorer, à défiler, à protester et à revendiquer.
**Rachid Meftah**

