Maroc

Cohésion sociale à crédit : enjeu majeur à ne pas négliger.

Depuis septembre, près de 9.600 travailleuses et travailleurs sociaux n’ont pas perçu de rémunération. Le Fonds d’appui à la protection sociale et à la cohésion sociale accuse un retard de décaissement que personne ne semble pressé de combler.


Il existe dans ce pays des personnes qui se lèvent chaque matin pour s’occuper de celles et ceux que le monde a choisi, un jour, de mettre de côté. Des hommes et des femmes consacrent leur journée à accompagner des enfants en situation de handicap que le système éducatif traditionnel ne sait pas — ou ne veut pas — intégrer. On les nomme travailleurs sociaux. On les désigne également comme les piliers de la cohésion sociale. Cette terminologie est généreuse, mais l’intention l’est moins, car depuis septembre dernier, ils n’ont reçu aucune rémunération. Aucune.

Comptons ensemble, voulez-vous ? Septembre. Octobre. Novembre. Décembre. Janvier. Février. Six mois. Depuis six mois, près de 9.600 travailleurs et travailleuses sociales œuvrant au sein d’associations dédiées au handicap, financées par l’État lorsqu’il s’en souvient et abandonnées lorsqu’il a d’autres priorités, n’ont pas perçu le moindre centime. Le Fonds d’appui à la protection sociale et à la cohésion sociale, censé financer leurs salaires déjà modestes, accuse un retard de décaissement que personne ne semble pressé de rattraper.

On nous parlera de procédures. On évoquera la complexité des circuits budgétaires, l’enchaînement obligatoire des visas et des ordonnances de paiement, ainsi que la rigueur des délais administratifs. Très bien. Acceptons, l’espace d’un instant, que la mécanique de l’État soit d’une lenteur structurelle inéluctable. Acceptons que les rouages grincent, que les signatures se fassent attendre, que la bureaucratie ait ses propres lois temporelles.

Mais alors, posez-vous cette question, une seule : pourquoi ces mêmes rouages ne grincent-ils jamais quand il s’agit de priorités autrement plus urgentes ? Pourquoi les circuits s’accélèrent-ils miraculeusement lorsque certaines intérêts le demandent ? Pourquoi la complexité administrative semble-t-elle frapper, avec une régularité désolante, uniquement les plus démunis, les plus vulnérables, ceux qui n’ont ni carnet d’adresses ni tribune pour se faire entendre ?

Ce qui rend cette situation véritablement scandaleuse, au-delà du simple retard, c’est la mécanique perverse qui la sous-tend. Car il s’agit bien d’une mécanique, d’une architecture gouvernementale de l’abandon qui ne résulte pas du hasard. Ces travailleurs sociaux sont pris en otages par leur propre sens du devoir. Ils ne quitteront pas leur poste.

Ils ne feront pas grève. Ils ne peuvent pas se le permettre. Parce qu’en arrière de chacun d’eux, il y a des dizaines d’enfants avec des histoires, des habitudes, des attachements et des progressions fragiles que des années de travail acharné et minutieux ont rendues possibles. Se résoudre à partir signifierait abandonner ces enfants. Et cela, ces femmes et ces hommes ne peuvent pas le faire. C’est précisément ce qui les définit. C’est exactement ce qui les rend exceptionnels. Et c’est justement ce que l’indifférence de ceux d’en haut épuise, méthodiquement, depuis six mois.

Il convient de signaler que l’État a, pendant des décennies, délégué à des travailleurs sociaux, sans statut ni droits, une responsabilité qui lui revient constitutionnellement : la protection et l’inclusion des citoyens en situation de handicap. Un édifice social de substitution a été bâti sur les épaules de ces professionnels de l’ombre, taillables et corvéables à merci. On leur confie les tâches que les ministères ne parviennent pas à assumer, puis on les laisse se débrouiller avec des subventions rares, des promesses non tenues et des salaires qui dévalorisent l’ampleur de leur mission.

Cela ne peut plus durer. Cela n’aurait jamais dû commencer. Alors à ceux qui siègent dans les Conseils de gouvernement, à ceux dont la signature peut changer des vies, à ceux qui n’ont jamais connu un mois sans salaire, on dit ceci : débloquez ces subventions. Maintenant. Avec l’urgence que vous accordez aux dossiers qui vous concernent vraiment.

Sans commission supplémentaire. Sans délai. Sans détour. Juste un virement. Juste ce que vous auriez dû faire depuis plusieurs mois. Et ensuite — ensuite seulement — regardez-vous dans un miroir. Longuement. Et demandez-vous, honnêtement, si ce que vous y voyez mérite le même respect que ces femmes et ces hommes qui, eux, n’ont jamais failli à ce qui, chaque matin, les ramène au même endroit. La réponse, vous la connaissez déjà. C’est sans doute pour cela que les miroirs, dans vos bureaux ministériels, sont si rares.

Mehdi Ouassat