High-tech

Première de « comme Molière » par l’IA à l’Opéra Royal de Versailles

Le 5 mai, à l’Opéra Royal du Château de Versailles, se jouait la pièce L’astrologue ou les faux présages, résultat d’un projet mené par Sorbonne Université, Théâtre Molière Sorbonne et le trio d’artistes Obvious. Les premières représentations de cette œuvre, qui pourrait être l’ultime pièce de Molière, ont eu lieu le soir même, suscitant une forte réaction du public.


Une supercherie ? Le 5 mai dernier, lendemain de la 37e cérémonie des Molière, l’Opéra Royal du Château de Versailles a accueilli la pièce L’astrologue ou les faux présages. Ce qui lie cette pièce entièrement inédite au répertoire théâtral et à l’auteur du Malade imaginaire ? C’est une œuvre qui aurait pu être écrite par le dramaturge, en mêlant les connaissances autour de son œuvre et les potentialités de l’intelligence artificielle. Ce projet très ambitieux (et un peu fou !) a été mené par Sorbonne Université, le Théâtre Molière Sorbonne et le trio d’artistes Obvious, et s’est concrétisé sur scène. 20 Minutes était présent pour les premiers applaudissements.

Stimuler le processus créatif de Molière

« Ce travail est le résultat d’un parcours vertigineux. Au départ, l’IA avait généré une pièce intitulée Les astres moqueurs qui ne contenait que huit pages. Mais l’IA n’a pas de discernement. » Sur la scène de l’Opéra Royal du Château de Versailles, le metteur en scène Mickaël Bouffard a précisé que l’intelligence artificielle ne fait pas tout. Il a aussi rappelé comment, grâce à la collaboration entre Sorbonne Université, le Théâtre Molière Sorbonne et le collectif d’artistes Obvious autour du projet Molière Ex Machina, l’IA « a utilisé sa mémoire phénoménale pour créer une pièce en stimulant le processus créatif de Molière ».

« L’IA engendre de nouveaux paradigmes créatifs, invente de nouveaux imaginaires », a souligné Gauthier Vernier d’Obvious. Derrière cette initiative créative se cache un véritable projet scientifique supervisé par une dizaine d’experts, qui a abouti de la plus belle des manières.

Durant deux heures, la troupe de théâtre, la troupe de danse et le groupe de violon du Théâtre Molière Sorbonne ont présenté une première qui mérite d’être qualifiée d’historique. L’astrologue ou les faux présages pourrait être considérée comme la dernière pièce de Molière, celle qu’il aurait pu écrire après Le Malade imaginaire, s’il n’était pas décédé de maladie à 51 ans en 1673. L’histoire suit Géronte, un bourgeois fortuné, qui confie sa vie à Pseudoramus, un astrologue dont la dernière prescription l’incite à marier sa fille Lucille à un perruquier endetté. Évidemment, la jeune femme aime un autre homme. Évidemment, l’astrologue et le perruquier cherchent à dépouiller le bourgeois crédule de son argent. Évidemment, une brave servante interviendra pour renverser la situation…

« Peste soit de ces astrologues qui jouent les entremetteurs ! Mais écoutez, j’ai un plan qui surpassera toutes les ruses de ce faux savant. Voici une prédiction si terrible, qu’elle fera trembler votre père jusqu’aux os… », s’exclame la malicieuse Dorine. « S’exclame », en effet, car le Théâtre Molière Sorbonne, fondé en 2017 par le professeur de littérature Georges Forestier (1951 – 2024), cherche à faire revivre les techniques anciennes de déclamation et de jeu du XVIIe siècle. Ici, donc, les interprètes parlent comme le faisaient leurs ancêtres : « moi » devient « moué » ; les « s » en fin de mot sont prononcés, etc. En face de cette rhétorique et de ces intonations amplifiées, des écrans dans la salle transcrivent les dialogues, comme dans un opéra. Toutefois, l’oreille s’habitue rapidement à la langue de Molière… ou plutôt à celle de l’IA qui imite Molière.

L’imitation IA est saisissante

Car à l’issue de la première représentation de L’astrologue ou les faux présages, le spectateur ressent réellement l’étrange impression d’avoir assisté à une véritable pièce de Molière ! L’imitation IA semble frappante, presque déconcertante. Les décors, les musiques et les costumes s’inscrivent parfaitement dans ce qui exista au Grand siècle. Les dialogues, tous produits par l’IA, sont d’une crédibilité indiscutable.

Notre rubrique «Spectacle»

Dès les premières minutes, on reconnaît la petite musique du dramaturge, « son » rythme, « sa » fluidité, la finesse de « son » écriture, ainsi que « ses » envolées lyriques (des moments très savoureux pour les oreilles !). Il est évident que les équipes de Molière Ex Machina ont porté un soin extrême à chacune des lignes générées par l’intelligence artificielle avant de les valider. Comment, au cours d’un projet s’étalant sur deux ans et demi, par des allers-retours face à l’ordinateur avec des prompts divers, les créateurs de L’astrologue ou les faux présages ont-ils réussi à pousser l’intelligence artificielle et le Chat de Mistral dans leurs derniers retranchements tout en respectant l’œuvre sacrée de Molière et en maintenant la promesse du projet initial ? Promesse tenue et tonnerre d’applaudissements à l’Opéra Royal du Château de Versailles lors de la première…

« Diantre, qu’est-ce donc que ce bruit ? », interroge un personnage de la pièce. Réponse de Gauthier Vernier du collectif d’artistes Obvious : « Une œuvre chargée de la créativité de chacun, une forme sensible, également, en lien avec certaines des grandes questions de notre époque ». Pour conclure, comme l’a écrit Molière (pour de vrai !) : « C’est une étrange entreprise que celle de faire rire les honnêtes gens ».

* Prochaines représentations : le dimanche 20 juin dans le cadre du salon Vivatech à Paris ; du 25 au 28 juin sur réservation au Théâtre de la Cité Internationale, Paris XIVe. Rens : moliere.sorbonne-universite.fr