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Tchernobyl, 40 ans après : conséquences sur l’énergie nucléaire en Europe ?

En 1990, l’Europe produisait 50 % de sa consommation énergétique grâce au nucléaire, contre 40 % aujourd’hui. En 2025, la seule commande des dix dernières années pour le nucléaire a été celle de Sizewell C au Royaume-Uni.


Alors que les prix du gaz et du pétrole continuent d’augmenter, l’Europe se rend compte de son ultradépendance énergétique envers le reste du monde. Son économie dépend encore du pétrole du Kazakhstan, du gaz d’Algérie, du charbon australien ou du GNL américain. Le Vieux Continent possède moins de 2 % des réserves mondiales de pétrole et de gaz.

L’Europe a tenté de s’affranchir de cette situation par le biais de l’énergie nucléaire. En 1990, elle était le continent le plus nucléarisé au monde, produisant 50 % de sa consommation énergétique (contre 40 % aujourd’hui). Cependant, la part du nucléaire a diminué sur tout le continent, comme l’a reconnu Ursula von der Leyen en mars 2026 :

« Alors qu’en 1990, un tiers de l’électricité européenne provenait du nucléaire, aujourd’hui cette part est tombée à environ 15 %. Cette réduction de la part du nucléaire était un choix. Je pense que c’était une erreur stratégique de la part de l’Europe. »

Ce constat a été fait quarante ans après l’accident de Tchernobyl, ce recul étant survenu quelques années seulement après cette catastrophe. Un lien semble donc s’établir : le traumatisme de 1986 a engendré cet « hiver nucléaire » civil, avec la fermeture progressive des centrales européennes et l’arrêt des nouveaux projets. L’Italie en est un exemple frappant, ayant organisé un référendum en 1987 pour abandonner le nucléaire civil, accepté à une large majorité.

### Une dénucléarisation commencée bien avant

Cependant, il convient d’éviter les conclusions hâtives. Bien qu’une forte dénucléarisation ait eu lieu durant les années 1990, ce processus avait en réalité débuté bien plus tôt. En France, François Mitterrand est arrivé au pouvoir en 1982 en promettant d’arrêter les nouvelles commandes, précisant que « plus de réacteurs avaient été commandés que le système ne pouvait facilement en absorber », rappelle Steve Thomas, professeur émérite en politique énergétique à l’Université de Greenwich au Royaume-Uni. La liste des pays concernés est longue :

– L’Espagne annulait déjà des réacteurs avant Tchernobyl en raison d’une surabondance de commandes.
– Le Royaume-Uni n’a commandé qu’un seul réacteur sur un programme initial de dix, commande passée après Tchernobyl.
– La Suède avait décidé d’abandonner le nucléaire dès 1979 par référendum, après l’accident de Three Mile Island en Pennsylvanie, qui occasionna une fonte partielle du réacteur, mais avec des conséquences bien moindres que celles de Tchernobyl.
– L’Autriche avait tenu un référendum en 1978 empêchant la mise en service de la centrale nucléaire de Zwentendorf.

Cela prouve qu’il n’était pas nécessaire d’attendre les accidents nucléaires pour voir le déclin de l’engouement pour l’atome, souligne Antony Froggatt, expert en nucléaire au Royal Institute of International Affairs. Aux États-Unis, par exemple, « le déclin du nucléaire avait commencé avant Three Mile Island, avec un ralentissement des programmes de construction et des dépassements de coûts, entraînant l’annulation de nombreux projets. »

### Le gaz, véritable fossoyeur du nucléaire

Même le référendum italien doit être nuancé, selon Steve Thomas : « Leur programme nucléaire était un désastre économique et technologique. Parmi les quatre réacteurs achevés, un avait déjà été arrêté et les trois autres, peu fiables, étaient tombés en panne avant le référendum. » Le mouvement antinucléaire a également atteint son apogée. « En France, il s’est essoufflé parce qu’en 1982, le programme nucléaire était déjà un fait accompli », ajoute l’expert.

Si Tchernobyl n’est pas le seul responsable, qu’est-ce qui a donc provoqué cet hiver nucléaire civil européen ? Dans les décennies précédant la catastrophe, d’importantes réserves de gaz ont été découvertes, notamment en mer du Nord. La production de gaz du Royaume-Uni a ainsi augmenté de plus de 900 % entre 1970 et 2000, représentant 40 % de la consommation énergétique du pays en 1999.

Cette accessibilité et le progrès technologique du gaz naturel ont rendu le nucléaire beaucoup moins attrayant, observe William D. Magwood, directeur général de l’Agence pour l’énergie nucléaire (AEN). De plus, en 1990, l’Union européenne a lancé le marché unique de l’électricité, « qui favorise une approche à court terme et va grandement favoriser le gaz, plus rapidement compétitif grâce à sa rentabilité, alors que le nucléaire nécessite de lourds investissements et une stratégie à long terme », complète Cécile Maisonneuve, présidente du cabinet de conseil stratégique en énergie et territoire Décysive.

### La candeur de la mondialisation heureuse

À peine un an plus tard, l’effondrement de l’Union soviétique, en 1991, plonge l’Europe dans une ère d’innocence coûteuse. « C’est l’époque de la mondialisation heureuse, une décennie de paix, où l’indépendance ne semble pas être un problème », remarque Cécile Maisonneuve. Face à des énergies moins coûteuses ailleurs, pourquoi encore en produits ?

Progressivement, l’Europe a délégué de plus en plus la production d’énergies fossiles à d’autres pays. Les politiques environnementales ont pris le pas sur la souveraineté énergétique, s’attaquant davantage au bilan carbone. « Les énergies renouvelables n’ont pas remplacé les importations, mais la production nationale, qui diminue de plus en plus », observe l’experte.

Et qu’en est-il des centrales nucléaires ? Plusieurs tentatives de renaissance ont toutes échoué, énumère Antony Froggatt. La dernière résurrection, aux alentours de l’an 2000, a conduit à seulement quatre commandes en Europe – Olkiluoto, Flamanville et Hinkley Point – toutes trois livrées avec des retards de sept à quatorze ans et avec des coûts allant de deux à quatre fois supérieurs à ceux prévus. La seule commande des dix dernières années, Sizewell C au Royaume-Uni prévue pour 2025, « est encore un projet retardé, héritage de la précédente renaissance », constate l’expert.

Le drame de Fukushima a également freiné les projets nucléaires. Sous l’effet de l’émotion publique, la chancelière allemande Angela Merkel a annoncé un moratoire immédiat le 15 mars 2011, seulement quatre jours après le tsunami.

### Le changement de la guerre en Ukraine

L’histoire tragique de l’énergie nucléaire en Europe se rappelle à elle à l’heure actuelle. La guerre en Ukraine, suivie du conflit au Moyen-Orient, survient dans un contexte d’ultra-dépendance énergétique. L’Europe paie cher ses choix passés, au point de relancer des programmes nucléaires, et des pays historiquement opposés, comme la Pologne ou le Danemark, prennent désormais cette direction.

Reste à déterminer si Tchernobyl a réellement fait perdre du temps. « Il est clair que les décennies précédentes ont été caractérisées par un sous-investissement et une érosion des capacités technologiques nucléaires en Europe », déplore William D. Magwood, tout en restant optimiste :

« Avec une planification et un soutien adéquats, il est encore possible pour les pays européens de développer des projets nucléaires de pointe et compétitifs en matière de coûts. »

Cependant, Antony Froggatt ne partage pas cette vision. Comme il l’a expliqué, même si le nucléaire européen a reculé, c’est moins à cause de Tchernobyl que parce qu’il représente « une énergie trop lente – treize à dix-sept ans entre la décision d’investissement et la première électricité – et trop chère. Aucune centrale nucléaire ne sera construite si elle est exposée à un marché électrique concurrentiel. » Historiquement, la majorité des projets annoncés ne se sont jamais concrétisés : par exemple, au Royaume-Uni, sur les onze réacteurs annoncés en 2010, seuls deux ont été construits. Reste à voir si les conflits mondiaux actuels modifieront cette dynamique.