« Se mettre avec un homme : un échec automatique ? »
Sara, étudiante de 20 ans, n’a jamais vraiment cru aux histoires d’amour, affirmant que « l’amour pour moi, c’est des sottises ». En France, plus de 270.000 victimes de violences conjugales ont été enregistrées par les forces de l’ordre en 2024, dont une large majorité de femmes, selon le ministère de l’Intérieur.
Sara, une étudiante de 20 ans, ne croit pas vraiment aux histoires d’amour. « Est-ce qu’une esclave peut tomber amoureuse de son esclavagiste ? Autant vous dire que l’amour pour moi, c’est des sottises », déclare-t-elle sans ambages. Pour elle, il est difficile de dissocier les relations hétérosexuelles des violences dont sont victimes les femmes. « Aujourd’hui, on voit les chiffres et on les vit. Le nombre de féminicides, de viols, d’agressions sexuelles. Les coupables, on les connaît. » Face à cette réalité, elle a du mal à comprendre comment certaines femmes peuvent être heureuses dans des relations hétérosexuelles. « Ça me fait penser au syndrome de Stockholm. »
Comme de nombreuses femmes de la Gen Z, Sara se sent hétérofataliste, un terme récemment adopté dans les milieux féministes anglophones. Il décrit la dualité d’être attirée par les hommes tout en pensant que les relations hétérosexuelles finiront par décevoir. Pour certaines jeunes femmes, cette vision repose sur leurs expériences personnelles, familiales ou amoureuses. Sara indique n’avoir jamais idéalisé les relations, ayant grandi dans un foyer conflictuel. « La vie de couple de mes parents a été très toxique. Je me souviens encore d’avoir essayé de consoler ma mère à 11 ans après le départ de mon père », se remémore-t-elle.
En approfondissant son point de vue, elle estime n’avoir jamais été témoin d’un « couple hétérosexuel sain » dans son entourage. Cela nourrit son scepticisme. « Je ne me vois pas passer le reste de ma vie avec un homme. Il y aura toujours un moment où il va te décevoir. » Ce sentiment est partagé par plusieurs de ses amies, qui expriment également une certaine méfiance vis-à-vis des relations hétérosexuelles.
Alice, 22 ans, partage un sentiment similaire, alimenté par une critique des rapports de genre. « Se mettre avec un homme, c’est un échec automatique. La charge mentale est immédiate et je pense vraiment que pour une femme, c’est un mauvais investissement. » Cependant, elle ne renonce pas complètement aux relations. « On les fréquente en sachant qu’on va perdre, c’est irrationnel », admet-elle.
Cette perception d’inégalité est corroborée par des données concrètes. D’après l’Insee, les femmes passent encore près d’une heure et demie de plus par jour que les hommes à effectuer des tâches ménagères et familiales. Selon un baromètre de l’Ifop publié en 2025, 71 % des femmes salariées rapportent ressentir une charge mentale importante, notamment liée à la gestion simultanée du travail, du foyer et des responsabilités familiales.
Pour Chloé, 21 ans, les applications de rencontre ont renforcé cette perception. « Le dating est infernal. Il y a du ghosting, les hommes parlent à plusieurs filles en même temps », décrit-elle. Une expérience l’a particulièrement marquée : après deux mois de relation avec un homme rencontré sur Tinder, elle découvre qu’il voit plusieurs autres femmes simultanément. « C’est là que j’ai appris à me méfier et à ne pas me faire de films. » Comme beaucoup d’utilisateurs, elle considère que les applis de rencontre encouragent une logique de consommation des relations.
Des études montrent effectivement que ces plateformes favorisent des interactions brèves et parfois superficielles, ce qui peut intensifier les frustrations et incompréhensions. Malgré tout, Chloé garde espoir, mais avec prudence. « Aujourd’hui, j’ai le sentiment d’être hétéro malgré moi. Je revendique mon hétérofatalisme. »
Sur les réseaux sociaux, certaines créatrices de contenu contribuent à faire connaître ce concept. C’est le cas de Lindzzy, tiktokeuse comptant 13 000 abonnés, qui incite les femmes à reconsidérer la place centrale du couple dans leur vie. Selon elle, les relations hétérosexuelles profitent souvent davantage aux hommes, principalement à cause de la charge mentale, domestique ou sexuelle, qui pèse encore largement sur les femmes. Elle encourage ces dernières à « réinvestir en elles-mêmes » plutôt que de centrer leur existence sur la romance.
Les violences au sein du couple alimentent également ces critiques. En France, plus de 270 000 victimes de violences conjugales ont été enregistrées par les forces de l’ordre en 2024, dont une majorité de femmes, selon le ministère de l’Intérieur. Les formes les plus graves persistent : plus d’une centaine de femmes sont tuées chaque année par leur partenaire ou ex-partenaire. Cependant, Lindzzy ne pense pas que des relations égalitaires soient impossibles. « Une relation saine reste possible si les deux personnes ont les mêmes objectifs », estime-t-elle.
Florence Escaravage, fondatrice du site de coaching amoureux Love Intelligence, affirme que l’hétérofatalisme illustre un décalage d’attentes entre jeunes femmes et jeunes hommes. « À la sortie de l’adolescence, les hommes sont souvent moins matures et découvrent la liberté. Ils souhaitent explorer, alors que beaucoup de femmes aspirent déjà à construire quelque chose », explique-t-elle. Les applications de rencontre peuvent également exacerber ce phénomène : « On juge à l’image et les utilisateurs cherchent toujours mieux. Cela entretient le mythe du partenaire parfait. » Selon elle, ce climat peut entraîner un sentiment de désillusion chez certaines jeunes femmes, sans forcer à condamner les relations hétérosexuelles.
L’hétérofatalisme témoigne surtout d’une génération qui remet en question les relations hétérosexuelles et les attentes qui y sont liées. Sara conclut : « Quand on voit nos mères et tout ce qu’elles ont supporté, on est dégoûté. »

