France

« Sans histoire commune, pas de légitimité », selon Marie Docher sur les lesbiennes.

Marie Docher aborde dans son ouvrage «Pourquoi les lesbiennes sont invisibles» les conséquences de l’invisibilisation des femmes lesbiennes en France. En 2026, malgré des droits acquis, être lesbienne continue de coûter des carrières et peut mener à des violences insupportables.

« Pourquoi les lesbiennes sont invisibles ». Le titre du livre de la photographe Marie Docher interpelle. Cependant, l’autrice ne pose pas simplement une question. Dans cet ouvrage, elle dresse un constat et met en avant les conséquences de l’invisibilisation des femmes lesbiennes en France. En 2026, malgré des droits acquis, le fait d’être lesbienne peut encore nuire à certaines carrières. Muriel Robin l’a récemment affirmé sur le plateau de Quelle Époque !, sur France 2. Cette invisibilité peut parfois conduire à des violences inacceptables, comme cela a été le cas avec la mort de la professeure Caroline Grandjean.

Ce dimanche, c’est la journée internationale des visibilités lesbiennes. Pour 20 Minutes, Marie Docher a évoqué l’importance des représentations et la nécessité de construire une histoire commune.

Votre livre s’intitule Pourquoi les lesbiennes sont invisibles. Pourquoi, justement, sont-elles invisibles ?

C’est un phénomène multifactoriel. Premièrement, parce qu’elles sont des femmes, elles sont donc naturellement moins visibles que les hommes pour des raisons sociales et morales. De plus, comme je l’explique dans le livre, les femmes lesbiennes sont régulièrement effacées de l’histoire et souvent hétérosexualisées. Je cite plusieurs exemples, tel que celui de la peintre Rosa Bonheur. Les personnes ayant acquis son château la présentent comme une hétérosexuelle ayant eu un amant, alors qu’elle a partagé sa vie avec des femmes, est enterrée avec ses deux compagnes et a fait son testament en leur faveur. Tout indique qu’elle était lesbienne.

Il existe donc un double phénomène : celui de la société qui invisibilise les lesbiennes, et les lesbiennes qui s’invisibilisent elles-mêmes ?

Exactement. Le regard social reste très difficile. Quand certaines personnalités disent être lesbiennes, cela ne leur confère jamais un atout. Dans le monde du travail, la règle souvent observée est de ne pas se rendre visible. L’Autre Cercle, une association française de référence pour l’inclusion des LGBT+ au travail, a réalisé une étude sur les personnes LGBT en entreprise, qui démontre que les lesbiennes ne s’identifient pas, ce qui peut poser problème pour leurs droits sociaux. Elles se cachent parce qu’elles savent à quel point c’est compliqué par la suite.

Les femmes lesbiennes sont les seules à ne pas être perçues à travers le prisme masculin, ce qui crée une tension palpable. En « dévoilant » leur identité, elles courent le risque de subir des discriminations ou des violences.

Le mot « lesbienne » a-t-il une connotation particulière ?

Oh oui. Avant les débats sur le mariage pour tous, je ne m’appropriais pas vraiment ce terme. Je le trouvais « désagréable ». Il a longtemps été terni par l’industrie pornographique, et cela demeure le cas pour beaucoup de gens. Personnellement, j’ai commencé à le revendiquer à 50 ans. Aujourd’hui à Paris, on peut dire que la situation s’est améliorée, mais dans les milieux ruraux, c’est tout autre. Crier haut et fort sa lesbophilie reste compliqué.

Certaines personnes hétérosexuelles me disent que « maintenant, tout va bien, nous avons obtenu des droits, pourquoi en faire un sujet ? ». Ce genre de propos témoigne d’un manque de compréhension de notre réalité. En 2026, celle-ci demeure bien plus complexe que l’égalité des droits. Les suicides et tentatives de suicides sont plus fréquents chez la population LGBT, ce qui met en lumière un mal-être social. Ainsi, les enjeux de visibilité sont cruciaux dans une société où la « norme » écrase les vies minoritaires. Voir le mot « lesbienne » écrit en rouge, en gros, sur la couverture me rend d’autant plus fière.

Dans votre livre, vous évoquez la fierté comme une réponse à la honte…

Oui. Chaque année, lors des marches des fiertés, des commentaires surgissent demandant « pourquoi être fiers ? ». Pourquoi ? Parce que les hétérosexuels n’ont jamais connu un jour où ils ont eu honte de leur identité. Encore aujourd’hui, on n’ose pas souvent se présenter à sa famille en disant « je vous présente la femme avec qui je vais vivre », en vivant le meilleur jour de notre existence. Le moment du coming out est une douleur que toutes les personnes LGBT+ connaissent. Les marches des fiertés symbolisent cette résistance collective. La honte a été présente pour beaucoup. La fierté est une réponse directe à cette douleur.

Pourquoi est-il si important de construire une histoire commune, une généalogie lesbienne ?

Parce qu’il n’y a pas de légitimité sans histoire. Regardez les hommes : dès l’enfance, ils sont présents dans les films, les livres, dans toutes les représentations. Qu’est-ce qui leur confère cette légitimité ? Leur histoire. Ils sont intégrés dans l’histoire, ils sont représentés dans les livres scolaires. Ça les construit dans la certitude d’être légitimes, d’avoir une histoire et d’appartenir à une histoire commune. Et constatez la confiance qu’ils affichent, même les plus bêtes d’entre eux. Ils ne se posent jamais la question de leur légitimité.

Le premier livre en France avec des portraits de lesbiennes écrits et photographiques
Le premier livre en France avec des portraits de lesbiennes écrits et photographiques « Et l’amour aussi » de Marie Docher a été publié en 2023, aux éditions La Déferlante, et va être réimprimé pour la troisième fois cette année.  - La Déferlante

À l’inverse, les femmes sont souvent absentes des récits historiques, et les lesbiennes encore plus. En 2012, avec l’essor des débats sur le mariage pour tous, j’ai réalisé que je n’avais aucune connaissance de l’histoire des lesbiennes. C’était un constat alarmant. Nous, les femmes lesbiennes, sommes exclues de l’histoire. Sans une histoire commune, il n’existe aucune transmission. Il est donc impératif de s’inscrire dans une histoire collective.

Cette prise de conscience s’est renforcée lorsque j’ai réalisé Et l’amour aussi, le premier livre en France présentant des portraits de lesbiennes, tant écrits que photographiques. Depuis sa publication en 2023, de nombreuses jeunes filles m’ont contactée après l’avoir lu. Certaines m’ont exprimé leur gratitude, me confiant qu’elles ne savaient même pas qu’il y avait des « vieilles lesbiennes ». Récemment, une autre jeune femme m’a écrit : « Je peux m’imaginer. Je peux en parler avec mes parents grâce à ce livre ». Cela illustre la force et l’importance des représentations, ainsi que la capacité de ces représentations à ouvrir de nouveaux horizons.

Les choses évoluent-elles en matière de représentations dans les médias et la culture ?

Oui, un peu. Des plateformes comme Netflix, et des séries comme Dix pour cent avec Camille Cottin, ont commencé à diffuser des représentations lesbiennes plus positives. Cela a son importance. Il y a à peine une dizaine d’années, la majorité des personnages de lesbiennes au cinéma étaient désastreux. Elles déviaient des femmes mariées de leur chemin, qui finissaient par retourner à leurs maris, ou apparaissaient dans des films de vampires, ce qui était souvent pathétique ou monstrueux. Nous avions besoin de représentations, même si celles-ci étaient affreuses ! Aujourd’hui, même si ces personnages ne sont pas toujours interprétés par des lesbiennes ou que les films ne sont pas toujours écrits par des lesbiennes, au moins nous sommes soulagées de ne pas mourir avant la fin du film. Mais nous pouvons faire mieux.

En tant que photographe lesbienne, quelles sont les différences lorsque c’est une lesbienne qui est derrière l’objectif ?

Dans le livre, j’ai traduit un texte de Joan E. Biren qui pose les fondements de la photographie lesbienne, visant à rendre visible ce qui est souvent invisible. Cela change tout. D’une part, il existe une question de confiance. Lorsque je contactais des femmes pour Et l’amour aussi, elles savaient qui j’étais. La première question que je leur posais était : où étiez-vous lors des débats sur le mariage pour tous ? C’est notre seule histoire commune. C’est triste de constater que cette seule histoire commune provient d’une période où des Français s’étaient mobilisés contre les droits d’autres Français. Mais cela nous permet d’en discuter, d’échanger sur nos vécus. Cela crée une compréhension mutuelle qui va au-delà de l’objectif. C’est une question d’empathie et de compréhension.

D’autre part, il y a une approche différente. Nous avons réalisé des portraits sans contraintes. Ce sont elles qui décidaient où et comment elles voulaient être photographiées, et cela change la nature des portraits. Ils deviennent vivants, reflétant une forme de fierté et de joie.