Pourquoi le chemsex ne cesse-t-il d’attirer de nouveaux adeptes ?
Jean-Victor Blanc, jeune psychiatre à l’hôpital Saint-Antoine AP-HP, a publié le livre « Des amours chimiques, le fléau du chemsex » aux Editions du Seuil le 20 octobre 2023. Selon l’auteur, la pratique du chemsex concerne 10 à 20 % des hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes en France, soit entre 100.000 et 200.000 personnes.
« Est-ce que les homosexuels vont bien ? » C’est par cette interrogation que Jean-Victor Blanc, jeune psychiatre à l’hôpital Saint-Antoine AP-HP, ouvre son livre *Des amours chimiques, le fléau du chemsex*, publié ce vendredi aux Éditions du Seuil. En mentionnant le compte Instagram du Tréma intitulé « Est-ce que les hétérosexuels vont bien ? » qui critique le comportement de certains hommes hétérosexuels, le médecin s’efforce de comprendre l’ampleur du chemsex au sein de la communauté gay.
La pratique du chemsex, qui consiste à consommer un mélange de substances psychoactives, telles que GHB, MDMA, cocaïne ou 3-MMC, pendant des rapports sexuels, est en constante augmentation. Selon l’auteur, elle concernerait 10 à 20 % des hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes, soit environ 100.000 à 200.000 personnes en France.
### Dépression et abus sexuels
Bien qu’il souligne qu’une consommation occasionnelle de chemsex n’est pas nécessairement « problématique », le docteur Jean-Victor Blanc observe de nombreux patients dont la consommation impacte leur vie sociale, professionnelle ou leur santé. Cela a conduit à la création d’une consultation dédiée en 2017. Certains patients arrivent chez lui après avoir été hospitalisés en réanimation suite à une overdose, d’autres après avoir été conduits aux urgences à cause d’une bouffée délirante. Beaucoup d’entre eux se sont isolés, ont perdu leur emploi, se sont distancés de leurs amis et ne peuvent plus envisager de rapports sexuels sans substances.
L’addictologue explique en partie ce phénomène par une mentalité fragile au sein de la communauté LGBT. Le harcèlement scolaire, le rejet parental et les agressions homophobes laissent souvent des cicatrices profondes. « 30 % de mes patients ont subi des abus sexuels durant leur enfance », illustre le docteur Blanc. Les personnes de la communauté LGBT sont deux fois plus susceptibles de souffrir de dépression et de troubles anxieux.
Face à ces douleurs, les drogues de synthèse, longtemps « présentées comme des produits quasi-inoffensifs et sans effet addictif », peuvent sembler offrir une échappatoire, surtout lorsqu’elles sont couplées à des expériences hédonistes comme la sexualité, agrandissant artificiellement le plaisir, le désir et la durée des rapports.
### Oublier ses complexes
« La promesse d’oublier ses soucis et ses complexes en s’amusant avec de bonnes compagnies est périlleuse, car cette pratique aggrave souvent des insécurités préexistantes », prévient le psychiatre. Ainsi, 40 % des hommes pratiquant le chemsex rapportent avoir été agressés sexuellement lors d’un « plan chems ».
De plus, tout comme le reste de la société, la communauté gay est soumise à des pressions sur le corps et la virilité, avec des standards de plus en plus musclés. « Pour les personnes écartées du marché de la désirabilité, le chemsex devient un moyen d’accéder à une sexualité, car ces produits leur permettent d’oublier leurs complexes corporels », ajoute le médecin.
### Un rejet de soi
Parmi les patients du docteur Jean-Victor Blanc, certains, pour des motifs ethniques, religieux ou culturels, ne se permettent pas de vivre leur orientation sexuelle de manière sereine. C’est pourquoi, dans son ouvrage, l’auteur préfère parler d’« hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes » plutôt que d’hommes « gays ». « Ils utilisent le chemsex comme une forme d’automédication pour échapper au jugement moral », analyse l’addictologue. Cependant, ce piège peut se refermer sur eux. « Cette pratique entraîne une sexualité de groupe qui ne favorise pas la régularité, ce qui peut intensifier le sentiment de culpabilité. »
Tout au long de son récit, le médecin tente d’adopter le point de vue de ses patients. Avec empathie, il déplore que ce phénomène soit souvent réduit à des faits divers sensationnalistes, comme le traitement réservé à l’affaire Palmade, au lieu d’être considéré comme un enjeu de santé publique. « Si 10 % des hétérosexuels, en majorité jeunes, pratiquaient le chemsex, il y aurait un tollé et la réponse serait beaucoup plus vigoureuse. » Pour lui, cette problématique rappelle l’épidémie de Sida, qui a d’abord touché la communauté gay avant de s’étendre à l’ensemble de la population. C’est un chemin que semble suivre le chemsex.

