« Passer du Coca Light » et « l’œil au bord noir » dérangent.
Les expressions telles que « chercher Mehdi à 14 heures » et « passer du Coca Light » représentent des déformations d’expressions établies, selon Julie Neveux, linguiste et autrice de l’ouvrage Avec la langue : Manuel de survie linguistique. Au XVIIe siècle, l’expression « avoir un œil poché au beurre noir » faisait référence à une préparation culinaire, mais cette référence s’est progressivement estompée, conduisant certains locuteurs à reformuler l’expression en « œil au bord noir ».
« Passer du Coca Light », « chercher Mehdi à 14 heures », « avoir l’œil au bord noir »… Vous avez sans doute déjà entendu ces expressions, peut-être même les avez-vous employées. Elles peuvent sembler anodines, presque naturelles. Pourtant, elles reposent sur des déformations d’expressions bien établies.
Selon Julie Neveux, linguiste et autrice de l’ouvrage *Avec la langue : Manuel de survie linguistique*, ces modifications ne relèvent pas d’une simple erreur, mais traduisent un processus d’appropriation plus profond de la langue. Les locuteurs ne se contentent pas de reproduire des expressions figées, mais les réinterprètent selon leurs propres références et ce qui leur semble immédiatement compréhensible. Ainsi, une expression n’est jamais totalement stable et évolue avec les usages.
### Un effacement progressif des images ?
L’expression « avoir un œil au beurre noir » en est un exemple significatif. Au XVIIe siècle, on disait « avoir un œil poché au beurre noir ». Cette formulation renvoyait explicitement à une préparation culinaire : un œuf recouvert d’un beurre chauffé longtemps, qui prend une couleur brune. Au fil du temps, cette métaphore, à la fois visuelle et concrète, s’est progressivement perdue. Avec la disparition de la référence culinaire, l’expression devient moins évidente. Certains locuteurs la modifient alors en « œil au bord noir », une version plus descriptive, littérale et pratique, mais détachée de son origine. Ce glissement illustre comment une expression peut perdurer tout en se déconnectant de l’image qui l’a fondée. « Moi, j’avais jamais imaginé le beurre, on ne se le figure pas », explique Julie Neveux avec un sourire.
Ce phénomène peut s’expliquer par un mécanisme simple : face à une expression devenue opaque, les locuteurs cherchent à lui redonner sens. Ainsi, « chercher Mehdi à 14 heures » s’explique par une proximité phonétique avec « midi ». De même, « passer du Coca Light » remplace « coq-à-l’âne » par des termes plus familiers et facilement identifiables. Dans ces deux exemples, la transformation permet de conserver une certaine cohérence, même si elle s’éloigne de l’expression d’origine. L’objectif n’est pas de respecter la forme exacte, mais de préserver l’intelligibilité.
### Une dynamique propre à toute langue vivante
Ces déformations ne sont pas des exceptions. Elles font partie d’un fonctionnement normal de la langue. Les expressions imagées sont souvent héritées de contextes anciens, dont le sens n’est pas toujours accessible. Leur transmission repose alors davantage sur leur usage que sur leur origine. Elles sont apprises, répétées et parfois ajustées. Une expression peut ainsi s’éloigner de son sens initial sans perdre sa fonction ; elle continue, malgré tout, à produire du sens.

