France

Le terrorisme antiféministe, menace masculiniste « sous-estimée » et réelle.

En juillet 2025, une tentative d’attentat masculiniste revendiquée a été déjouée dans la région de Saint-Etienne. Le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCE) a réclamé la saisine du Parquet national antiterroriste (Pnat) après le double féminicide de Cédric Prizzon, évoquant un « terrorisme misogyne » provoqué par « l’idéologie masculiniste ».


Les menaces provenant de l’islamisme ou de l’extrême droite sont sous surveillance étroite, mais un danger souvent ignorer est le terrorisme antiféministe, qui représente un risque réel pour la population. Considéré comme « sous-estimé » et « sous-étudié », ce phénomène commence à attirer l’attention des pouvoirs publics. En France, une commission sénatoriale étudie la question, précise Tristan Boursier, docteur en sciences politiques associé au Cevipof et chercheur postdoctoral à l’université du Québec à Montréal (UQAM).

En juillet 2025, une tentative d’attentat masculiniste avait été déjouée à Saint-Étienne. Un jeune homme de 18 ans, armé de deux couteaux, avait été interpellé avant d’être mis en examen et écroué. Un an auparavant, un homme de 26 ans avait été arrêté près de Bordeaux après avoir publié un message en hommage à Elliot Rodger, héros américain antiféministe et responsable de la tuerie de Santa Barbara en 2014. Cette figure de la mouvance misogyne avait également été mentionnée par le jeune tireur d’une école en Turquie, responsable de la mort de neuf personnes le 15 avril dernier.

### Une menace diffuse mais peu prévisible

Au Canada, où l’attentat de l’école Polytechnique de Montréal en 1989 avait fait 14 femmes tuées, la menace est davantage scrutée. Les experts parlent d’une « menace croissante ». Plusieurs attaques ont été signalées ces dernières décennies, comme celle au camion-bélier en 2018 par Alex Minassian à Toronto, inspirée par l’idéologie du lookisme. Des hommes se considérant comme « moches » et « génétiquement opprimés » réclament des corps de femmes jugés « génétiquement supérieurs » pour créer une égalité entre les hommes « beaux » et « pas beaux », et se désignent comme « incels », abréviation de « célibataires involontaires ».

Tristan Boursier souligne que le passage à l’acte du terrorisme masculiniste est « plus difficile à prévoir » que pour d’autres types de terrorisme, car les services ont du mal à identifier les éléments déclencheurs qui mènent à cette idéologie, notamment parce que le mouvement touche un public plus large avec une radicalisation plus variée.

Ce phénomène devient de plus en plus visible, et il ne se limite pas au Canada ou aux États-Unis, comme en témoignent les tentatives d’attaques déjouées en France. Stephanie Lamy, chercheuse et autrice de *La terreur masculiniste* (Éditions du Détour), note qu’il s’agit d’un risque « qu’on ne peut pas décorréler d’une certaine fascisation de la société », surtout dans les pays occidentaux. La mouvance antiféministe bénéficie du soutien d’hommes influents comme Donald Trump et Elon Musk, ce qui, selon Boursier, a des répercussions au-delà des frontières américaines.

La hausse des actes violents à caractère sexiste peut s’expliquer par une plus grande visibilité du problème, mais également par la « théorie du backlash », qui suggère que les avancées pour les droits des femmes provoquent une « crise de la masculinité ». Ces mouvements ont émergé dans les années 1980 en réaction aux mouvements féministes.

### Des convergences avec l’extrême droite

Tout comme les divers courants d’extrême droite, l’idéologie masculiniste se divise en plusieurs mouvances qui, bien que parfois opposées, véhiculent toutes une forme de violence. Chaque groupe conçoit un archétype de la masculinité : les « incels » liés au lookisme, les « coachs en séduction » qui encouragent le harcèlement sexuel, entre autres, représentant une suprématie masculine qui se diversifie selon les pays, précise Stephanie Lamy. Tristan Boursier ajoute qu’il existe des convergences nettes avec l’extrême droite, qui, malgré des manifestations variées de racisme, s’accordent sur la haine des féministes, un discours très présent dans ce milieu.

Cette relation n’est pas la seule similitude entre les deux mouvances. Par exemple, chez les adeptes du lookisme, la haine ne se limite pas aux femmes, mais s’étend également aux étrangers et aux juifs, soulignant une hiérarchisation des êtres humains à la fois par genre et origine, explique Lamy. Le recours à l’idée d’un ordre biologique rend facile le glissement vers l’extrême droite, où l’antiféminisme peut servir de passage. Boursier souligne qu’il est possible d’être misogyne sans être d’extrême droite, mais qu’on ne peut être d’extrême droite sans être misogyne.

### Le risque d’une menace en plein essor

Similaire au terrorisme d’extrême droite, comme le cas d’Anders Breivik en Norvège ou de Brenton Tarrant en Australie, il existe une glorification des attentats et de leurs auteurs, créant un risque d’accélération des passages à l’acte par mimétisme. La décision de se filmer, comme l’a fait Elliot Rodger en 2014, permet de propager ses idées et ses actes. Les réseaux sociaux et leurs algorithmes facilitent la diffusion de telles images et inspirent d’autres.

Bien que ce mouvement ne soit pas structuré, Boursier évoque un phénomène global, alimenté par des inspirations croisées entre pays. La haine des femmes franchit les frontières, et ces violences ne s’adressent pas uniquement aux femmes mais visent « tout un système, un État, une société » que ces individus méprisent et dans laquelle ils se considèrent comme victimes, ajoute Stephanie Lamy.

### Les féminicides, ces autres formes de terrorisme

La menace terroriste peut revêtir différentes formes, car le terrorisme constitue un mode d’action. Dans l’imaginaire collectif, un attentat est lié à la sphère publique et doit viser de nombreuses victimes, mais du point de vue juridique, cela diffère. « Il peut aussi se manifester dans la sphère privée, comme dans le cas des viols ou des féminicides conjugaux, dès lors que la violence est motivée par une radicalisation visant à établir la domination masculine, portant gravement atteinte à l’ordre public, dont la norme d’égalité fait partie », explique Lamy.

Elle mentionne également d’autres mouvements antiféministes, tels que les « papas en colère », remis en lumière par l’affaire Cédric Prizzon. Suite à ce double féminicide, le Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCE) a demandé à ce que le Parquet national antiterroriste (Pnat) soit saisi, évoquant un « terrorisme misogyne » découlant de l’« idéologie masculiniste ». Cette menace est donc jugée « réelle » et représente un « enjeu de sécurité publique » qu’il serait urgent de prendre au sérieux avant d’être confronté à des conséquences graves.