La Flèche Wallonne : « J’ai été quasiment pro depuis 15 ans »
Paul Seixas, 19 ans, a remporté la première victoire française sur une course World Tour à étapes depuis 19 ans lors du Tour du Pays basque début avril. Il a couru 31 jours en 2024, remportant neuf des 17 courses auxquelles il a participé, notamment le contre-la-montre des championnats du monde, une grande première pour un Français, le 23 septembre 2024, à Zurich, en Suisse.
« Mais d’où vient-il, celui-là ? » Cela fait maintenant quelques mois que le monde du cyclisme en France – et au-delà – est abasourdi par les performances d’un jeune prodige qu’il est difficile de ne pas considérer comme l’Élu. Paul Seixas, 19 ans, a fait une entrée fracassante dans le peloton professionnel. L’année dernière, il n’a rien fait pour que l’on évite de s’enthousiasmer, et cela n’était encore qu’un échauffement avant l’année 2026, qui s’annonce comme celle de son véritable envol.
Les premiers tests réalisés par le centre opérationnel de Décathlon-CMA CGM ont été couronnés de succès, car le Lyonnais a survolé la concurrence lors du Tour du Pays basque début avril, signant la première victoire française sur une course World Tour à étapes depuis 19 ans. Avant qu’il ne se présente ce mercredi au départ de la Flèche Wallonne, on répète donc la question : « Mais d’où vient-il, celui-là ? »
« Phénomène par sa polyvalence »
Pour mieux comprendre, nous avons échangé avec celles et ceux qui l’ont vu courir durant ses jeunes années, depuis le bord des routes jusqu’au cœur du peloton. Paul Seixas a été membre du Lyon Sprint Evolution de ses 9 à 14 ans, puis du Vélo Club Villefranche Beaujolais (VCVB) pendant deux ans, avant d’intégrer la structure Decathlon-AG2R, qui l’a fait passer pro directement à la sortie des Juniors (U19). « On se connaît depuis les minimes [13-14 ans]. Dans toutes les catégories jeunes, on parlait de lui. Il a toujours été très bon », raconte Camille Charret, qui fait partie de la même génération.
L’actuel coureur de la Cofidis, après avoir été son adversaire, a rejoint Seixas au VCVB. Il le décrit comme « un phénomène par sa polyvalence ». « Il était vraiment fort sur tous les types de terrain. Que ce soit en contre-la-montre, en montagne, en descente, peu importe la météo, il n’avait aucune lacune, poursuit-il. Même tactiquement. C’est fou, il découvrait les courses et on aurait dit qu’il les avait déjà faites cinq ou six fois. On retrouve encore tout ça aujourd’hui. »
Charret se souvient du sentiment de puissance qui régnait dans leur équipe au départ des courses. « Quand on l’avait avec nous, on savait qu’il y aurait un résultat à la fin », affirme-t-il. Et il ne s’agit pas forcément des résultats de Seixas. Car le « capitaine de route naturel » de l’équipe n’était pas un égoïste. Il avait ses objectifs, mais savait également se donner à fond pour ses coéquipiers.
Celui qui vient de disputer son premier Paris-Roubaix chez les pros est bien placé pour en parler. Sacré champion de France junior en 2024, il avait profité du travail de Seixas, qui « avait écœuré tous ceux qui essayaient de revenir » dans le final pour permettre à son ami du comité Auvergne-Rhône-Alpes de l’emporter.
« S’il avait voulu, il aurait pu revenir sur moi et gagner le titre, reconnaît Charret. Il a mis son ego de côté, privilégié le côté collectif. Il a énormément de respect pour ses équipiers. Ça se voit dans les interviews qu’il donne après les courses, il remercie toujours son équipe. Dans les catégories jeunes, c’était déjà ça. »
Un autre exemple se situe la même année, lors du Tour du Pays de Vaud, une épreuve importante faisant partie de la Coupe des Nations Juniors. Camille Charret portait le maillot jaune le matin de la 3e et avant-dernière étape, celle qui allait décider de la victoire finale. « Je savais très bien que ça allait être dur pour moi, explique-t-il. Paul était notre meilleure chance, mais il est quand même venu me voir pour me demander s’il pouvait y aller. Parce que si j’avais envie d’essayer de garder le maillot, il était prêt à se sacrifier. Ça décrit bien quel garçon il est. » Le soir, Seixas avait relégué la concurrence à plus d’1’30 avant de s’adjuger l’épreuve le lendemain.
Génétique et temps d’avance
Parler de Paul Seixas, c’est découvrir un coureur aux capacités exceptionnelles, qui gagne souvent sans en avoir besoin à chaque course, et surtout qui crée une cohésion sans brusquer. Plutôt discret, avec son air détaché mais la détermination des plus grands. Il ne s’est jamais proclamé leader, il est simplement devenu l’un d’eux, naturellement.
Ce « excellent état d’esprit » a également marqué Bernard Catel, véritable mémoire du Trophée Centre Morbihan, l’une des deux épreuves françaises de la Coupe des Nations avec Paris-Roubaix juniors. Lors de la dernière étape, Seixas a manœuvré pour déposséder le Belge Jasper Schoofs du maillot jaune et faire triompher son camarade de l’équipe de France, Axel Bouquet. « Du grand art », se souvient celui qui suit la course depuis ses débuts en 1983.
Si Seixas n’avait pas « écrasé la concurrence comme l’avait fait Evenepoel [vainqueur avec 3 minutes d’avance en 2018] », il avait tout de même attiré l’attention de Bernard par « son gros moteur ». Et son sens du collectif, bien sûr. « Ça ne m’a pas surpris quand il a laissé gagner Nicolas Prodhomme l’année dernière [sur le Tour des Alpes en avril], ajoute notre témoin. C’est quelqu’un qui pense aux autres, et ces qualités humaines expliquent également son potentiel à aller loin, je pense. »
La magie a opéré dès le départ. De sa première course à 9 ans jusqu’à sa dernière année chez les juniors, le Lyonnais a toujours été au-dessus des autres. En 2024, avant le grand saut chez les pros, Seixas a couru 31 jours, remportant neuf des 17 courses auxquelles il a participé, dont le contre-la-montre des championnats du monde, une première pour un Français. Cependant, l’apprentissage a toujours été plus important que les victoires.

Dans tout cela, il y a une part certaine de génétique, mais aussi un travail acharné. Adolescent, le Lyonnais calculait déjà tout, se montrait méticuleux dans sa préparation et vivait sa passion à fond, sans se poser de questions sur son avenir. Juste avec l’envie de donner le meilleur de lui-même, ce qui se traduisait par un engagement total. Pas étonnant qu’Alexandre Chenivesse, son manager chez AG2R en U19, l’ait surnommé « Texas Instrument », comme l’ont rapporté nos confrères de L’Equipe dans leur podcast « Echappés » dédié à ce phénomène.
Axel Bouquet, qui fut à la fois son adversaire et son équipier à partir des U13, confirme :
« Dès le plus jeune âge, il savait déjà lire les courses. On sentait qu’il connaissait déjà très bien le métier. Il est quasiment pro depuis qu’il a 15 ans, en fait. Par rapport à moi, il avait trois ou quatre ans d’avance. Le projet Seixas est écrit depuis plusieurs années. »
Et comme il a l’esprit d’équipe, il n’a jamais hésité à partager ses connaissances. « Il donnait des conseils facilement. J’ai appris beaucoup en roulant avec lui », apprécie Bouquet, qui considère Seixas comme « une source d’inspiration » pour toute cette génération 2006. Celui qui fait ses débuts dans le peloton pro cette année sous les couleurs de la Continentale Saint-Michel-Auber 93 est déjà impressionné par les débuts du Lyonnais, qui fait selon lui déjà partie « du top 5 mondial ». Avec le temps, il a également moins de regrets sur toutes ces courses où il a été lâché.
Sur le Grand Prix Fernand Durel, par exemple, une course juniors de niveau fédéral disputée autour de Gavray (Normandie), Seixas avait remporté le chrono le matin en battant le record de l’épreuve, puis s’était imposé en solitaire sur la course en ligne l’après-midi après avoir déposé Bouquet dans la plus forte côte du circuit.
« Un Bernard Hinault en puissance »
« Paul est parti au train, il l’a déposé et on n’avait pas l’impression que c’était un effort pour lui, alors que c’est un vrai mur », souffle Florent Lenouvel, aux premières loges ce jour-là, sur la moto suivant les hommes de tête. « C’était comme si Axel avait ralenti, alors que ce n’était pas le cas. C’est typiquement le genre de scène que l’on peut voir avec Pogacar, qui d’un seul coup dans une montée met trois coups de pédale et part au train tout en restant assis sur sa selle. »
Commissaire sur des courses juniors depuis sept ans, Lenouvel « en a vu passer des coureurs ». Il assure que « des jeunes qui sortent du lot comme ça, c’est rare et impressionnant ». L’organisateur de la course, Philippe Durel, va encore plus loin. Pour cet ancien pro ayant participé à trois éditions du Tour de France à la fin des années 70, Seixas donne l’impression d’être sur un vélo comme l’un de ses illustres contemporains.
« On a un champion. Comme un Bernard Hinault. Je l’ai connu, je sais de quoi je parle, s’enthousiasme le sexagénaire, sous le contrôle de sa femme Dany. Ce n’est pas le même caractère, mais ils sont faits du même bois. On le cherche depuis longtemps, et je suis persuadé qu’il a le potentiel pour gagner n’importe quelle course. »
Notre dossier sur Paul Seixas
Aujourd’hui, Philippe n’a qu’un souhait. Plutôt deux : « Qu’il nous gagne le Tour de France un jour. On l’attend tellement ! Vous imaginez, un vainqueur du Tour qui est passé par ici ? Franchement, je donnerais bien ma maison pour qu’il revienne nous voir. » On jurerait qu’il est sérieux en disant cela. Heureusement, Dany veille. « Peut-être pas quand même… On verra s’il y a une autre solution », réagit-elle derrière. Difficile de résister à la folie des grandeurs avec le phénomène Paul Seixas.

