France

Interdiction des réseaux sociaux aux ados : « 15 ans, c’est le minimum ! »

Pénélope a profité de l’absence de sa famille pour se pendre dans sa chambre en février 2024. L’Assemblée nationale doit examiner le 26 janvier prochain la proposition de loi de la députée Laure Miller visant à interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans.


« Nous avons vécu dans le bonheur pendant des années. Pénélope était épanouie et joyeuse. En classe de Seconde, nous avons découvert qu’elle se scarifiait, ce qui a marqué le début de sa descente aux enfers. Lentement, elle s’est repliée sur elle-même, jusqu’à ce jour de février 2024, où elle a profité de notre absence pour se pendre dans sa chambre. Nous avons eu accès à son ordinateur, et c’est alors que nous avons réalisé dans quel univers numérique elle évoluait, sur TikTok, qui incite au suicide. Ils sont très hypocrites, ils disent contrôler, mais ils ne contrôlent rien. »

Des témoignages comme celui d’Arnaud, le père de Pénélope, se multiplient. De partout, des voix s’élèvent pour dénoncer les réseaux sociaux, où foisonnent des défis dangereux, des conseils pour maigrir ou arrêter de manger, ainsi que de la violence, de la pornographie et un sexisme effréné, tandis que les scientifiques tirent la sonnette d’alarme sur leurs conséquences. Pour contrer cette hécatombe, l’Assemblée nationale doit examiner, le 26 janvier prochain, la proposition de loi de la députée Laure Miller (Renaissance), qui vise à interdire l’accès aux réseaux sociaux pour les moins de 15 ans. Un projet de loi gouvernemental, partageant cette idée, sera également examiné prochainement.

L’effet « terrier de lapin »

Parmi ces réseaux sociaux, TikTok est particulièrement ciblé : 40 % des 11-17 ans et même la moitié des 15-24 ans l’utilisent quotidiennement. Sur cette plateforme, les adolescents et adolescentes peuvent rapidement se retrouver piégés dans un circuit fermé de contenus négatifs, appelé effet « terrier de lapin ». Un rapport de l’ONG Amnesty International, publié en novembre 2023, a révélé qu’une vidéo montrant un garçon en détresse, avec le hashtag « #depresionanxiety » (« dépression anxiété »), avait été suggérée à un utilisateur en seulement 67 secondes de défilement. Au bout de 12 minutes de défilement, 58 % des contenus recommandés touchaient à l’anxiété, la dépression, l’automutilation ou le suicide.

Avant sa mort, Pénélope était submergée par des vidéos expliquant comment réussir son suicide ou sur la scarification, a expliqué son père, Arnaud. Sa famille a fourni des captures d’écran de vidéos qu’elle regardait, y compris la chanson _Dernière tentative_, dont le titre est explicite et les paroles encore plus : « J’ai voulu me faire sauter la cervelle / Ou sauter du toit de mon bâtiment dans le silence / Ouvre-moi les veines / Ou je me shoote aux médicaments. »

Des vidéos incitant au suicide ou à se scarifier

Pour comprendre ce qui est arrivé à leur fille, les parents de Pénélope se sont immergés dans la plateforme. Ils ont découvert que TikTok, qui autrefois affichait des messages de prévention pour les personnes cherchant « suicide » dans la barre de recherche, laisse maintenant proliférer des contenus problématiques à l’aide de mots ou d’émojis codés, connus par des milliers d’utilisateurs. Par exemple, l’émoji zèbre renvoie à de nombreuses vidéos sur la scarification, et des recherches avec le drapeau suisse débouchent sur des témoignages sur le suicide, comme le confirme _20 Minutes_.

« Les jeunes rejoignent des communautés sur le suicide comme on rejoindrait une communauté de cuisine. Sur TikTok, il y a un aspect ludique, presque glamour. Mais une fois à l’intérieur, ils sont piégés par la dynamique de l’outil », explique Laure Boutron-Marmion, avocate qui accompagne plusieurs familles de victimes dans le cadre du collectif Algos victima.

Un enfant d’à peine 12 ans

La plupart du temps, les réseaux sociaux ne suffisent pas à provoquer le suicide d’un enfant, mais ils favorisent ou accélèrent le processus, expliquent les experts. « Notre fille était dépressive, TikTok ne l’a pas tuée, mais il l’a enfoncée », rapporte la mère de Pénélope. Les histoires des familles suivies par Laure Boutron-Marmion présentent de nombreuses similitudes : « Des familles m’envoyaient, sans se concerter, les mêmes contenus ou relevant de la même dynamique », dit-elle.

Un témoignage a particulièrement marqué l’avocate, celui d’une famille dont l’enfant avait à peine 12 ans et qui, selon elle, n’avait aucune raison de se sentir mal. Cinq mois plus tard, l’enfant se pendait dans sa chambre, sans signes précurseurs. L’avocate était ébranlée : « Je me suis demandé quelle pouvait être cette dynamique si puissante qu’elle pouvait broyer quelqu’un qui allait très bien. »

Un millier d’études confirme leur nocivité

Grandir dans un environnement familial attentif aux écrans ne protège pas nécessairement. « Chez nous, à 21h30, nos enfants nous restituent la tablette. Nous avions mis en place des contrôles parentaux et avons toujours discuté avec eux des risques. Mais nous ne pouvions imaginer que son TikTok constituait un tel univers. » « Même dans les foyers qui contrôlent les usages, on observe des jeunes souffrants de cette utilisation », confirme Laure Boutron-Marmion.

Selon l’Agence française de sécurité sanitaire, qui a examiné pendant cinq ans plus d’un millier d’études, l’utilisation des réseaux sociaux nuit à la santé mentale des adolescents. Les effets négatifs des réseaux sociaux, récemment interdits aux moins de 16 ans en Australie, sont « nombreux » et « documentés », affirme l’Anses.

Malgré les alertes depuis plusieurs années, rien n’a changé. « Le modèle économique des plateformes tire un profit financier de la mise en danger des mineurs par un design algorithmique dangereux et une absence de modération », dénonce le rapport de la députée Laure Miller publié en septembre dernier.

« Votez cette loi »

Revisité après l’avis du Conseil d’État, la proposition de loi de la députée vise à interdire aux mineurs de moins de quinze ans « d’accéder à un service » de réseaux sociaux. En l’état actuel du droit européen, la France ne peut pas imposer de nouvelles obligations aux plateformes. Toutefois, ces dernières devront veiller à ce que l’interdiction soit respectée et supprimer les comptes de mineurs. De plus, seuls les réseaux sociaux jugés dangereux, énumérés sur une liste à établir par l’Arcom, seront concernés par cette interdiction. Les autres plateformes, comme YouTube, nécessiteront une autorisation parentale.

Alors que l’interdiction suscite des débats parmi les chercheurs, les politiques, les spécialistes de l’éducation et même chez les adolescents, Laure Boutron-Marmion, porte-parole de plusieurs familles de victimes, estime que la limite de 15 ans est un « minimum syndical ». Arnaud espère également que la proposition de loi sera adoptée. « Cela aidera les parents démunis. Ils pourront s’appuyer sur la loi pour limiter l’accès de leurs enfants. Il faut que les députés comprennent qu’il ne s’agit pas d’une bataille partisane. Aujourd’hui, d’un côté, il y a des milliers d’adolescents en souffrance et de l’autre, un prédateur, sans qu’aucune règle, aucune loi ne soit en place », affirme-t-il, lançant un appel direct au législateur : « Votez cette loi, car si vous aviez vécu ce que nous avons vécu, vous souhaiteriez que l’État prenne ses responsabilités. »