Guerre au Moyen Orient : L’Iran peut-il stopper Internet sous l’eau ?
L’Iran a exprimé son intention de profiter des « trésors qui gîtent au fond du détroit d’Ormuz », notamment en palliant à la perte économique causée par des perturbations des câbles Internet sous-marins. Le parlement iranien a discuté, lors de la semaine du 11 au 17 mai, d’un projet de loi obligeant les opérateurs étrangers à s’acquitter d’un droit de passage pour leurs câbles, similaire à celui appliqué pour les navires dans le détroit.
Pendant que le monde entier observe le trafic des pétroliers dans le détroit d’Ormuz, une autre voie essentielle à la mondialisation se trouve à quelques dizaines de mètres sous la surface. Les câbles Internet sous-marins, qui constituent les véritables autoroutes de nos données numériques, reposent dans ces profondeurs. Lundi, l’Iran a exprimé son intention de bénéficier de ce « trésor qui gît au fond du détroit d’Ormuz ».
Dans la foulée, les Gardiens de la Révolution ont déclaré sur Telegram que toute perturbation de ces infrastructures entraînerait des pertes de « centaines de millions de dollars par jour » pour l’économie mondiale. Ces câbles sont les artères d’un Internet dématérialisé et pourtant fondamental dans tous les aspects de nos vies. Ces longs tubes noirs, légèrement plus épais qu’un pouce, sont installés au fond des mers et des océans du monde, parfois enfouis dans le sable, à des profondeurs variables. Plusieurs de ces câbles à fibre optique traversent le détroit d’Ormuz, comme le réseau FALCON et le Gulf Bridge International Cable System (GBI).
### Une majorité d’accidents
Sur le plan logistique, les menaces implicites de l’Iran ne sont pas irréalistes. Malgré leur importance stratégique, ces câbles ne bénéficient pas d’une protection particulière. Selon l’ONU, entre 150 et 200 incidents sont enregistrés chaque année, soit trois à quatre par semaine. « La grande majorité est accidentelle, comme un bateau de pêche qui racle les fonds marins et sectionne par erreur un câble. Cependant, depuis 2022, en raison de la guerre en Ukraine et des activités des Houthis en mer Rouge, des menaces plus directes et intentionnelles existent désormais », explique Félix Blanc, cofondateur de l’ONG Danaides.
Au total, 1,3 million de kilomètres de câbles parcourent les profondeurs des océans, soit plus de 32 fois le tour de la Terre. Il est donc impossible de surveiller la totalité de ces infrastructures critiques, même si « des drones sous-marins sont de plus en plus présents aux points sensibles pour surveiller, intervenir et détecter d’éventuels dommages intentionnels », ajoute Félix Blanc.
Cependant, bien que cette infrastructure mondiale soit « fragile », reconnaît Mikaa Bluegon-Mered, elle présente un avantage. « Les redondances augmentent considérablement. À la Réunion, par exemple, il y avait un seul câble sous-marin il y a quinze ans. Aujourd’hui, il y en a quatre, ce qui renforce la résilience du système », illustre ce chercheur senior en géopolitique de la transition énergétique à l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR).
### Des dizaines de milliards de dollars
La possibilité d’une coupure volontaire représente une « menace directe pour la connectivité des pays entourant le Golfe, mais aussi une menace indirecte car ces pays hébergent de nombreux systèmes de données liés à l’intelligence artificielle ou au secteur financier », précise Félix Blanc. L’expert nuance cependant : au niveau mondial, les coupures intentionnelles ou accidentelles auraient un impact limité. « La mer Rouge concentre 17 % du trafic mondial, alors que le détroit d’Ormuz n’en représente que 1 %. » Le scénario d’un black-out n’est donc pas envisagé, que ce soit à l’échelle mondiale ou régionale.
Cependant, Dubaï et Doha, qui sont des centres financiers majeurs, ne pourraient supporter des coupures sans subir de conséquences. « Tout comme pour le pétrole, les infrastructures ne sont pas suffisantes pour tout faire passer », résume Félix Blanc. Dans certains secteurs, cette saturation pourrait avoir des impacts réels.
« En particulier pour les acteurs financiers qui pratiquent le trading à haute fréquence, où le temps de latence est de l’ordre de la milliseconde, précise Mikaa Blugeon-Mered. Par exemple, entre Londres et Tokyo, passer par l’Arctique plutôt que par l’Inde peut faire gagner 31 millisecondes. Ces 31 millisecondes peuvent permettre de réaliser des dizaines de milliards de dollars de gains annuels. Ces acteurs ont donc un intérêt financier énorme et seront prêts à surpayer pour obtenir des accès prioritaires à des réseaux. »
### Taxer pour mieux négocier
Pour l’Iran, l’intérêt de couper ces câbles semble limité, d’autant que certains d’entre eux sont cruciaux pour ses propres échanges de données. Ces menaces peuvent principalement être utilisées comme une nouvelle carte à jouer dans les négociations de fin de conflit. Téhéran envisage ainsi une option intermédiaire : la taxation.
Lors de la semaine du 11 au 17 mai, le parlement iranien a discuté d’un projet de loi qui exigerait des opérateurs étrangers (notamment des géants de la technologie) de verser un droit de passage pour leurs câbles, comme c’est le cas pour les navires passant par le détroit. L’argument avancé est similaire à celui du canal de Suez, où l’Égypte perçoit chaque année plusieurs centaines de millions de dollars de redevances sur les câbles circulant dans ses eaux.
### Après le pétrole, la donnée
« Taxer est une pratique courante, c’est la même logique que pour le transport maritime », note Mikaa Blugeon-Mered. « Toutefois, dans le cas d’un détroit naturel, l’usage n’est pas la taxation mais la libre circulation. Ce que font les Iraniens n’est pas totalement illégal; il y a une forme de logique juridique, mais elle n’est reconnue ni validée par quiconque. Et personne ne souhaite la reconnaître, car cela pourrait créer des précédents pour d’autres détroits tels que celui du Bosphore ou de Malacca. »
Des institutions comme la Commission européenne ou des ONG spécialisées ont déjà évoqué l’idée de taxer les flux de données Internet. « Cependant, c’est la première fois qu’un État se saisit de ce sujet, alors que certains pays voient des trillions de données passer sans en tirer aucun bénéfice », souligne Félix Blanc. À l’image des pressions populaires et politiques favorisant une taxation des produits pétroliers ou des transactions financières, il ne serait pas étonnant que la question des données, pilier du système économique mondial, soit bientôt sous le même angle. Un scénario qui inquiète certains acteurs de la donnée bien plus que la perspective d’une coupure.

