Basic Fit H24, épicerie, resto nocturne : la nuit existe-t-elle encore ?
En 2024, 36 % des salariés français ont une « semaine standard horaires de jours pendant la semaine » selon une étude du Conseil économique social et environnemental (Cese). En 1974, seuls 12 % des Français travaillaient le dernier jour de la semaine, au moins occasionnellement, ce chiffre est passé à 28 % en 2024.

« Retiens la nuit pour nous deux, jusqu’à la fin du monde, Retiens la nuit pour nos cœurs dans sa course vagabonde. » Il a fallu attendre le changement de siècle pour en être convaincus, mais oui, Johnny Hallyday, qui interprétait cette ballade romantique en 1961, avait raison. Il est nécessaire de préserver la nuit, qui s’éclipse progressivement de nos vies et de nos villes.
En déambulant entre les boulevards au moment où tous les chats sont gris, vous avez probablement observé une multiplication des lumières éclatantes, des commerces illuminés et des portes ouvertes. Paris, New York, Londres se glorifient d’être des villes « qui ne dorment jamais », et il ne sera plus surprenant – voire il sera exigé – de pouvoir déguster des sushis à 3 heures du matin, d’acheter la dernière bière de la soirée (ou la première de la matinée) dans une épicerie douteuse à la porte toujours ouverte, ou d’entendre un élu municipal promettre des transports en commun disponibles 24 heures sur 24.
« Il y a une colonisation de la nuit par les activités diurnes », constate Luc Gwiazdzinski, docteur en géographie et expert en urbanisation nocturne, également directeur du numéro Quand l’action publique réinvente la nuit de Horizons Publics. L’étude Paris la nuit réalisée en 2004 avait déjà mis en évidence cette tendance. À cette époque, seulement 20 % des habitants de la ville ne sortaient jamais la nuit, contre 67 % en 1973. Dernière illustration en date, celle du sport. Basic Fit, suite à l’autorisation des autorités françaises mercredi 15 avril, a décidé de faire passer 200 de ses salles en France à un modèle ouvert 24h/24, 7J/7 en 2026, le tout sans personnel la nuit (mais avec des caméras de vidéosurveillance).
Dilution du temps de travail et heures mondialisées
Cette tendance s’explique en partie par la dilution du temps de travail, explique Samuel Challéat, coordinateur de l’Observatoire de l’environnement nocturne du CNRS. Dans les années 1970, 70 % des salariés avaient un emploi de lundi à vendredi avec des horaires fixes, typiquement de 8 heures à 17 heures ou de 9 heures à 18 heures. Ce cas est désormais minoritaire, puisque seulement 36 % des salariés français ont des « semaine standard horaires de jour pendant la semaine », selon une étude de 2024 du Conseil économique, social et environnemental (Cese).
Une autre raison réside dans un rythme mondial bien plus rapide, constate Luc Gwiazdzinski :
« Avec la mondialisation, c’est toute la société qui est passée en 24h/24. Internet ne s’arrête jamais, les radios, les médias, les chaînes infos en continu fonctionnent toute la nuit, des séries ou des matchs sont diffusés à toute heure… La ville ne fait que suivre. »
Avoir tout, tout de suite
La dénatalité contribue également à une vie nocturne accrue. Sans enfants à rassurer à 23 heures en leur disant « non, il n’y a pas de monstre mais une chaussette sous le lit », les jeunes adultes sont bien plus libres de sortir la nuit. Tout comme le réchauffement climatique, selon le docteur en géographie : « Avec la hausse des températures, nous observons une méditerranéisation de la société et un rythme plus nocturne. »
Enfin, une logique de plus en plus libérale s’installe. « Il y a une logique d’individualisation au tout, tout de suite : « C’est ma vie, mon choix, je fais ce que je veux, et si je veux faire du sport la nuit, je dois pouvoir le faire » », illustre Samuel Challéat. Luc Gwiazdzinski est tout aussi critique :
« On peut légitimement se demander la nécessité absolue de soulever de la fonte à 2 heures du matin. »
La nuit, profondément inégalitaire
Actuellement, aucune ville en France n’a de transports en commun ouverts H24, même si Emmanuel Grégoire en a fait une promesse de campagne à Paris. Cela prouve qu’il existe encore des « moments de pause, et encore plus dans les villes de taille moyenne », rassure Samuel Challéat. Toutefois, ces moments de désaturation des transports rendent les ouvertures d’activités nocturnes d’autant plus injustes, poursuit l’expert : « Il y a le public qui peut se permettre des Ubers, des taxis, ou qui a son propre moyen de locomotion. Et il y a le public, plus précaire, qui va rester chez lui. »
La nuit demeure un espace profondément inégalitaire. « Une ville plus nocturne n’est pas nécessairement une ville plus libre », développe le chercheur du CNRS. « Plus précisément, c’est la liberté de quelques-uns, les cadres flexibles, alors que les livreurs urbains, les travailleurs de nuit ou les riverains désireux de dormir en souffrent. »
Un autre public exclu est celui des femmes. Moins d’agents de sécurité, davantage d’endroits sombres, plus d’isolement et moins de foule pour servir de témoins… Combien de femmes oseront réellement entrer dans des Basic Fit à 3 heures du matin sans personnel de surveillance ? « Plus la nuit avance, plus la proportion de femmes dans l’espace public diminue », confirme Luc Gwiazdzinski.
Fin des temps sociaux collectifs
Les horaires d’ouverture tardifs ont également un autre inconvénient : ils réduisent la mixité, confirment les deux experts. On pourra toujours se plaindre de la salle de sport remplie à 18 heures après le travail, ou des bars trop fréquentés à 20h55 juste avant la fin de l’happy hour, mais cela participait également à des rituels collectifs, « tout comme jadis l’heure de l’Eglise ou le lever du soleil », illustre le docteur en géographie. Plus un commerce a des horaires larges, plus le public y est dilué, et moins les gens se croisent, dans une société urbaine déjà marquée par un sentiment de solitude.
Alors, faut-il vraiment laisser la nuit disparaître sans rien faire ? Luc Gwiazdzinski en appelle aux pouvoirs publics : « Certaines activités essentielles, comme la santé, doivent rester ouvertes la nuit, oui. Mais des limites publiques doivent sans doute être mises en place. » Il le rappelle : « Tous les moments de repos que le libéralisme a attaqués ont fini par se réduire. » Le dimanche n’est plus réellement un jour de repos. En 1974, selon l’Insee, seuls 12 % des Français travaillaient le dernier jour de la semaine, au moins de manière occasionnelle. Ils sont 28 % en 2024. Il en est de même pour les pauses déjeuner, passant de 98 minutes en moyenne en 1973 à 38 minutes en 2024.
Mais aussi parce que la « vraie » nuit, quand tout est noir, silencieux et clos, a ses vertus et ses bienfaits, « et que les villes et les gens ont besoin de moments réels de pause », rappelle Samuel Challéat. Que celui qui n’est jamais rentré un peu éméché d’une soirée en admirant la ville dans l’obscurité et en rêvassant dans des rues désertes nous jette la première bière. « Il ne faut pas que la nuit devienne le jour, car c’est dans la nuit qu’on refait le monde », poétise Luc Gwiazdzinski. Alors, tant pis pour les haltères à 2 heures du matin et les sushis après minuit, préservons encore un peu la nuit, la vraie.

