Assa témoigne 23 ans après sur le racisme subi : « On a été mis à l’écart parce qu’on était noir »
En mars 2024, l’entreprise a été condamnée par le tribunal correctionnel de Paris pour discrimination à l’embauche et fichage à caractère racial entre 1997 et 2001 de 500 intérimaires, en majorité noirs. Selon le dernier rapport de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), 1,2 million de personnes ont déclaré avoir subi au moins une atteinte à caractère raciste en 2022.
L’entrée dans le monde professionnel a été brutale pour Assa*. À la fin des années 1990, peu avant ses 20 ans, elle s’inscrit dans une agence d’intérim à Paris afin de travailler tout en poursuivant ses études de CAP vente. Elle est surprise par le faible nombre de missions qui lui sont proposées, se voyant surtout affectée à des tâches de plonge plutôt qu’au service en salle. Elle découvrira par la suite qu’elle figurait parmi les intérimaires fichés PR4 (pour les personnes de couleur) par l’agence d’Adecco à Montparnasse, spécialisée dans le secteur de la restauration.
« À l’époque, quand j’ai appris cela, ça m’a fait un choc, ça m’a fait mal, raconte Assa, aujourd’hui âgée de 45 ans. Je suis française, je suis née ici et on a été mis à l’écart parce qu’on est noir de peau. » En mars 2024, l’entreprise a été condamnée par le tribunal correctionnel de Paris pour discrimination à l’embauche et fichage à caractère racial entre 1997 et 2001 de 500 intérimaires, principalement noirs. Pour Assa, le traumatisme est toujours présent. Le 25 avril, l’institut d’études et d’actions citoyennes (IEAC) organise une journée de réflexion sur les effets des discriminations raciales sur la santé des travailleurs.
Une question invisibilisée dans le monde du travail
Le défi est immense pour cette jeune association, car le racisme est un sujet largement ignoré dans le champ professionnel. « La question du racisme est encore plus taboue que celle du sexisme », souligne Fatma Bouvet de la Maisonneuve, psychiatre et présidente de l’IEAC. « Dans la République française, on nous raconte que le racisme n’existe pas, malgré tous les rapports. » Selon une enquête de l’Insee en 2024, une personne sur deux considère que la discrimination est liée à ses origines. De plus, 56 % affirment que les discriminations touchant l’origine, la couleur de peau ou la religion ont eu un impact psychologique significatif ou très significatif.
« Les manifestations psychologiques résultant des attaques racistes relèvent des conséquences du traumatisme », rappelle Fatma Bouvet de la Maisonneuve. Elle fait le parallèle avec les traumatismes liés aux agressions sexistes, décrivant des symptômes de dépression, d’anxiété, d’insomnie, d’hypervigilance, de méfiance, d’isolement, des pensées suicidaires, et parfois, des passages à l’acte suicidaire ou une consommation de substances pour l’automédication.
Une forte appréhension avant de candidater
Pour Assa, cette situation a considérablement affecté sa confiance en elle, d’autant plus qu’elle fait face à un handicap. Postuler pour des emplois demeure une épreuve complexe. Elle a quitté le domaine de la restauration pour se tourner vers le baby-sitting, puis la sécurité. « À chaque fois que je postule, j’ai la boule au ventre, explique-t-elle. Je me demande : Est-ce que ça va bien se passer ? Est-ce qu’ils ne seront pas racistes ? J’ai toujours cette appréhension. Ça a créé un blocage dans ma vie professionnelle. »
La psychiatre, autrice de *Debout, tête haute ! Manifeste pour répondre au racisme* (éd. Carton Rouge), indique également que la peur de la victimisation et la crainte de ne pas être crue peuvent entraver l’expression des victimes. « Certaines personnes qui viennent en consultation ont un parcours médical chaotique. Elles n’ont pas été entendues à propos de leur expérience raciste », détaille Fatma Bouvet de la Maisonneuve. Il est primordial de leur dire qu’on les croit. D’autres éprouvent du doute et nécessitent une forme de validation concernant les propos ou actes racistes qu’elles ont subis. Ces actes discriminatoires ajoutent également une charge raciale sur les victimes, qui doivent anticiper et élaborer des stratégies pour faire face au racisme.
Selon le dernier rapport de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH), 1,2 million de personnes ont déclaré avoir subi au moins une atteinte à caractère raciste en 2022. La CNCDH souligne l’écart important entre la réalité d’un phénomène raciste et le faible nombre de faits signalés à la police et à la justice. En 2023, les parquets n’ont traité que 8.282 affaires, aboutissant à 1.594 condamnations, avec un taux élevé de classements sans suite.
Mieux prendre en compte le trauma lié au vécu raciste
Dans l’affaire du fichage racial par Adecco, l’entreprise a été condamnée après vingt-trois ans de procédures à une amende de 50.000 euros et à verser à chaque partie civile, dont Assa, 1.200 euros pour réparer le préjudice. « Ils n’ont pas été jugés assez sévèrement, ce n’est pas dissuasif, estime-t-elle. Si d’autres entreprises souhaitent agir de la sorte, elles pourraient penser que ce n’est pas grave, qu’elles ne risquent qu’une petite tape sur les doigts. Pour moi, ça illustre que la vie des Noirs ne compte pas. »
Pour améliorer la prise en charge juridique et la réparation des préjudices subis, l’IEAC soutient une proposition de résolution, déposée le 26 février 2026 à l’Assemblée nationale. Celle-ci vise à reconnaître le traumatisme psychique résultant du vécu raciste, à l’instar de ce qui est établi pour les violences conjugales, les attentats ou le harcèlement moral. « Le traumatisme lié aux vécus racistes est un angle mort en France », conclut Fatma Bouvet de la Maisonneuve. « Il est temps d’en discuter et de rendre le sujet visible. »
* Le nom de famille n’a pas été ajouté à la demande de la personne.

