Tirs au gala des correspondants : « Un président ne voit pas une occasion de rebondir »
Deux jours après la tentative d’intrusion d’un homme armé lors du dîner des correspondants de la Maison blanche à Washington, le suspect doit comparaître ce lundi devant la justice américaine. Selon le politologue Romuald Sciora, « la démocratie américaine n’a jamais été autant menacée qu’elle ne l’est depuis un plus d’un an ».
Deux jours après la tentative d’intrusion d’un homme armé lors du dîner des correspondants de la Maison Blanche à Washington, de nombreuses questions se posent. D’abord sur le profil et les motivations du suspect, qui doit comparaître ce lundi devant la justice américaine. Parallèlement, des théories du complot commencent à surgir, mais une question revient souvent : le président américain sort-il renforcé de cet épisode ? Pour l’essayiste et politologue Romuald Sciora, auteur du livre « America 250, une histoire graphique des États-Unis », la réponse est clairement affirmative.
« Donald Trump était un président qui commençait à être isolé sur la scène politique nationale. Pour la première fois depuis plus de dix ans, sa base MAGA s’éloignait progressivement de lui, se sentant trahie par un président qui avait promis de ne jamais entraîner le pays dans une guerre comme l’Irak ou l’Afghanistan. Or, voilà qu’avec l’Iran, nous nous retrouvons plongés dans un conflit sans objectif clair. En parallèle, l’inflation repart à la hausse et le coût de la vie devient exorbitant pour des dizaines de millions d’Américains. Les élections de mid-term s’annonçaient très difficiles. Et puis l’entourage politique du président – son vice-président JD Vance, la secrétaire générale de la Maison Blanche Susie Wiles et certains sénateurs influents – commençait à le marginaliser de plus en plus. »
Selon le spécialiste, Donald Trump a perçu dans cette tentative d’assassinat une chance de rebondir. « Il faut s’attendre d’ici quelques jours à voir les sondages remonter à la hausse pour le président mais, surtout, et c’est ça qui l’intéresse, à voir sa base MAGA être dynamisée à nouveau et se ressouder derrière le président, cet ‘élu de dieu’ comme certains le disent. »
Le président a rapidement saisi cette opportunité, dès la conférence de presse qui a suivi l’incident. « Sa conférence de presse, au niveau de la communication, était excellente », analyse Romuald Sciora. « On a vu un président qui a, peut-être pour la première fois, observé une stature présidentielle de ‘père de la Nation’. Il s’est adressé à tous les Américains. Aucun mot plus haut que l’autre. Aucune agression à l’encontre des Démocrates ou des journalistes. Il a même parlé d’amour dans cette salle où se trouvaient les plus hauts représentants de la presse américaine, une presse qu’il passe son temps à vilipender et sur laquelle il exerce des pressions quotidiennes. Bref, il a tenté d’avoir une stature présidentielle, et cela a réussi. […] Un président fragilisé voit ici une occasion tombée du ciel pour rebondir. »
Ce nouvel incident a rapidement donné lieu à un lot de théories de l’autre côté de l’Atlantique. Des « vérités alternatives » pointent, parmi lesquelles un coup monté par les démocrates ou par Donald Trump lui-même. Pour Romuald Sciora, il est essentiel de se rappeler que Donald Trump est le « champion du monde du contournement des vérités alternatives ». Il souligne l’assaut du Capitole du 6 janvier 2021 par certains de ses supporters comme exemple. « Depuis un décret présidentiel il y a quelques mois, la vérité officielle du gouvernement fédéral – celle qui sera inscrite dans les manuels scolaires à partir de septembre – est que le 6 janvier 2021 était un coup d’État fomenté par les Démocrates alors que les Républicains manifestaient pacifiquement pour tenter de sauver une élection qui leur avait été volée. »
Concernant les tirs de ce samedi, « Donald Trump pourra faire avaler ce qu’il veut à sa base MAGA. Les élections de mi-mandat sont sans aucun doute perdues mais elles ne seront peut-être pas perdues aussi méchamment qu’elles n’auraient pu l’être sans cette nouvelle tentative d’assassinat. »
Cet événement se déroule alors que Donald Trump entretient une relation très conflictuelle avec les médias. Sa présence à ce gala cette année était d’ailleurs une surprise, lui qui a toujours boudé cet événement – contrairement à ses prédécesseurs – estimant que la presse était « extraordinairement méchante » avec lui. Mais cette expérience partagée pourrait bien rebattre les cartes, estime Romuald Sciora.
« La démocratie américaine n’a jamais été autant menacée qu’elle ne l’est depuis un plus d’un an », rappelle-t-il. « Au niveau de la liberté de la presse, on voit des médias publics fermés, des pressions comme nous n’en avons jamais vu aux États-Unis sur les médias privés, certains présentateurs vedettes poussés vers la sortie suite à de nombreuses pressions de la Maison Blanche, des télévisions obligées de revoir leur programme, avec moins d’inclusivité… »
Le politologue – qui constate également de fortes pressions sur les chercheurs dans le pays – voit donc une certaine ironie dans la présence de Donald Trump à la soirée de samedi. « Et l’ironie va encore plus loin puisque Donald Trump – qui vilipende des journalistes chaque jour qui passe – va, sans aucun doute, lorsque ce dîner va être reconduit d’ici une trentaine de jours, réussir à se faire acclamer par ces mêmes journalistes, qui n’auront pas vraiment le choix. Il se présentera comme le survivant d’une nouvelle tentative d’assassinat et vous aurez toute la salle debout en train d’acclamer ce président qui n’a que pour objectif de porter atteinte à la liberté d’expression et à la plupart des médias encore libres. »

