Belgique

Slavutych, ville martyrisée des employés de Tchernobyl : mémoire et deuil

Slavutych a été construite pour les techniciens, ingénieurs et ouvriers qui surveillent le réacteur numéro quatre de la centrale de Tchernobyl depuis la catastrophe du 26 avril 1986. Le directeur de la centrale a déclaré : « Nous avons sur place la plus grande quantité de combustible nucléaire au monde. Si un missile la frappe, cela peut provoquer un nouvel accident nucléaire. »

40 ans de la catastrophe de Tchernobyl

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Une ville au chevet du réacteur

Slavutych a été construite pour accueillir les milliers de techniciens, ingénieurs et ouvriers qui, depuis la catastrophe du 26 avril 1986, surveillent et sécurisent le réacteur numéro quatre de la centrale de Tchernobyl.

Bien que la centrale ne produit plus d’électricité, environ 1000 employés continuent de veiller à prévenir tout nouvel accident dans cette zone parmi les plus contaminées au monde. La guerre menée par la Russie contre l’Ukraine ajoute une nouvelle dimension à ce risque.

« Un missile pourrait provoquer un nouvel accident nucléaire »

Le directeur de la centrale

Le directeur de la centrale ne cache pas son inquiétude : « Nous avons sur site la plus grande quantité de combustible nucléaire au monde. Si un missile la frappe, cela pourrait provoquer un nouvel accident nucléaire. Malheureusement, presque chaque nuit, on observe des drones et des missiles russes survoler Tchernobyl. »

Cette vérité pèse lourd sur les employés de Slavutych, qui continuent néanmoins de se rendre chaque jour au travail, dans une zone extrêmement contaminée, pour protéger le reste du continent d’un risque qu’ils semblent être les seuls à prendre réellement au sérieux.

Igor, survivant de 1986 : « On nous disait que le nucléaire ne représentait aucun danger »

Igor, survivant de la catastrophe de 1986

Igor a 63 ans. Il est l’un des rares témoins directs encore vivants de l’explosion de 1986. Ce matin-là, alors qu’il effectue son service habituel, tout bascule. « Au moment de l’explosion, j’ai ressenti comme un énorme coup dans le dos. Quand j’ai compris que j’étais toujours en vie, je me souviens avoir crié à mes collègues pour qu’ils m’ouvrent la porte blindée. »

Ce qui a suivi est gravé dans sa mémoire : l’Union soviétique a dissimulé la catastrophe, tant au monde qu’à ses propres employés. « On ne savait pas ce qui s’était passé. Et à l’époque soviétique, durant toutes nos études, on nous répétait que le nucléaire ne représentait aucun danger. » Selon Igor, l’architecte en chef de la centrale avait même affirmé pouvoir installer son lit à côté du réacteur.

Des collègues d’Igor sont décédés par milliers dans les années qui ont suivi, à cause des radiations. Aujourd’hui, Igor pleure encore en évoquant ces souvenirs — avant de se ressaisir. Il pense à son fils, soldat, en première ligne. « Nous avons vécu cette catastrophe nucléaire, aujourd’hui, nous subissons la guerre. On ne nous permet pas de savourer la vie », déclare-t-il simplement.

Une ville endeuillée deux fois

Sur la grande place de Slavutych, un mémorial honore les victimes de la catastrophe nucléaire. À côté, depuis le début de la guerre, des portraits des jeunes hommes de la ville tombés au front ont été ajoutés. Beaucoup d’entre eux travaillaient à la centrale, étant ingénieurs ou techniciens le matin, désormais soldats.

Natalia, une habitante rencontrée sur la place, a perdu ses deux fils. Tous deux employés de Tchernobyl, ils s’étaient engagés pour défendre leur pays au début du conflit. Ils n’avaient pas quarante ans.

À ses côtés, une petite fille prénommée Anna. « Mon papa était très gentil. Il me manque beaucoup. On jouait ensemble, on se promenait, on faisait tout ce qui nous passait par la tête », dit-elle. Son portrait figure au troisième rang du mémorial.

Le poids d’une double catastrophe

Slavutych incarne aujourd’hui une accumulation de tragédies difficile à concevoir : vivre à l’ombre d’un réacteur devenu une menace permanente à cause de la guerre, tout en pleurant des proches morts dans un conflit sans fin. Pour les habitants, le risque nucléaire, bien que présent, semble désormais secondaire. Ce qui les préoccupe principalement, ce sont leurs proches en danger sur le front.

Quarante ans après Tchernobyl, la centrale demeure une plaie ouverte au cœur de l’Europe — et la guerre y a ajouté une nouvelle blessure.