L’Union européenne ne renforce pas ses relations avec la Syrie.
Ursula von der Leyen, présidente de l’Union européenne, a atterri à Damas, en Syrie, le 9 janvier dernier, pour la première visite de dirigeants européens en Syrie depuis la chute de la dictature de Bachar al-Assad. Selon un sondage de Welt, « seuls 23% des Allemands estiment qu’Angela Merkel a dit vrai » concernant la gestion de la crise des réfugiés syriens.
Elle se distinguait de loin avec son tailleur bleu aux couleurs de l’Union européenne, au milieu des costumes des autres participants. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, est arrivée à Damas, en Syrie, le 9 janvier dernier, en compagnie du président du Conseil européen, Antonio Costa. C’était la première visite de ces deux dirigeants européens en Syrie depuis la chute de la dictature de Bachar al-Assad, marquant ainsi la volonté affichée de l’Union européenne de soutenir la transition démocratique en Syrie.
Lors de cette visite, ils ont discuté de soutien financier pour la reconstruction, d’aide humanitaire, du rétablissement des relations économiques, du retour des investissements européens en Syrie et de l’aide à la reconstruction d’institutions démocratiques. La diplomatie ouverte en janvier a été confirmée aujourd’hui avec la visite à Bruxelles du ministre syrien des affaires étrangères, Assaad al-Chaibani.
« Nous allons tenir un dialogue politique de haut niveau », a annoncé la cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, à l’entrée de la réunion. « De nombreux sujets seront abordés. Bien sûr, nos préoccupations concernant les camps en Syrie. […] Mais aussi, le renforcement des institutions syriennes. Nous disposons d’une grande expertise pour aider à mettre en place des institutions solides. »
« Pour nous, a-t-elle ajouté, il est important que toutes les minorités soient prises en compte au sein du gouvernement ; l’inclusivité est essentielle, et c’est pourquoi nous proposons également notre aide pour la rédaction de la Constitution et des différentes lois nécessaires pour qu’ils puissent réellement organiser des élections. Il y a beaucoup de travail à faire, et nous allons nous asseoir autour d’une table pour discuter de leurs besoins, et bien sûr, de notre offre également. »
Après dix années de guerre et un an et demi après le départ de Bachar al-Assad, la Syrie demeure un territoire instable avec une unité précaire, comme plusieurs épisodes de violence récents l’ont démontré. Cependant, tant le nouveau régime syrien que les Européens semblent vouloir rapprocher leurs relations rapidement, chacun y trouvant des intérêts.
Dix ans de guerre en Syrie ont entraîné un afflux massif de réfugiés. À l’intérieur du pays surtout, mais également au-delà des frontières : 4,3 millions de personnes ont cherché refuge dans la région, notamment en Turquie, au Liban, en Jordanie, en Irak ou en Égypte, tandis que beaucoup d’autres sont arrivés en Europe.
Au plus fort de la crise, l’Allemagne avait ouvert ses portes aux réfugiés syriens. Entre 2015 et 2016, un million d’entre eux avaient demandé l’asile en Allemagne, et la plupart avaient obtenu satisfaction. « Wir schaffen das ! » (« nous y arriverons ! ») avait déclaré la chancelière Angela Merkel en 2015, voyant dans cet afflux de jeunes Syriens une force de travail nécessaire à une Allemagne vieillissante.
Cependant, l’arrivée massive de réfugiés a été difficile à accepter et à intégrer en Allemagne. Dix ans plus tard, un sondage publié par Welt montre que « seulement 23 % des Allemands estiment qu’Angela Merkel a dit vrai ». Ces enjeux ont alimenté la montée du parti d’extrême droite allemand AfD (Alternative für Deutschland) et d’autres partis anti-immigration à travers l’Europe.
Aujourd’hui, l’Union européenne, incluant l’Allemagne, a durci sa politique migratoire. Ses nouvelles directives mettent l’accent sur les « retours » des migrants déboutés de leurs demandes d’asile, cherchant à renvoyer ou à empêcher le plus possible l’entrée des migrants hors des frontières de l’UE, en s’appuyant notamment sur des États tiers.
L’Union européenne affirmant vouloir soutenir la Syrie dans sa transition vers la démocratie, la stabilité, la reprise économique et la reconstruction de ses infrastructures, cherche également à ancrer sa nouvelle politique migratoire. En effet, un pays « sûr » serait celui dont émigrent moins de personnes, et où des migrants syriens déboutés en Europe pourraient être renvoyés.
Est-ce réellement l’objectif de l’UE ? Considère-t-elle que la Syrie est « sûre » aujourd’hui, ou en passe de le devenir ?
La réponse de la Commissaire européenne à la Méditerranée, Dubravka Šuica, ce lundi, a été : « Si le retour est sécurisé, s’il est volontaire et s’il se fait dans la dignité, ils peuvent rentrer chez eux. Ce sont les trois conditions. Bien sûr, je ne peux pas me prononcer au nom du gouvernement syrien pour dire si la sécurité est assurée dans certaines régions du pays et pas dans d’autres. Nous verrons, et nous pourrons en décider ensemble. »
Et qu’en est-il de la situation des droits humains et des minorités en Syrie ? Est-elle suffisante aujourd’hui pour justifier un renforcement des relations avec Damas ?
Le nouveau président syrien, Ahmed al-Charaa, est un ancien chef djihadiste, ancien responsable d’Al-Qaïda en Syrie. Autre réponse de la Commissaire Šuica : « Je pense qu’ils sont sur la bonne voie et que les choses ne feront que s’améliorer de jour en jour. Mais, bien sûr, cela prendra un peu de temps. »
À ses côtés lors de la conférence de presse, le ministre des affaires étrangères syrien, Assaad al-Chaibani, a insisté : « Nous sommes en train de passer de la crise à la reprise, et c’est un succès. » Il a ajouté : « Nous n’avons pas de ‘minorités’ en Syrie. Ce terme peut induire une forme de discrimination. Nous avons un seul peuple, le peuple syrien, et tous les citoyens sont protégés par nos lois. »
Le nouveau gouvernement syrien, quant à lui, est à la recherche de légitimité et de soutien international, ainsi que d’apports financiers, notamment de l’UE.
Il mène donc une véritable campagne d’image sur la scène internationale, affichant un ton positif pour évoquer sa trajectoire de démocratisation et d’unification du pays. Un discours qui contraste avec celui d’observateurs de la Syrie, comme Francis Balanche.
Francis Balanche, maître de conférences à l’Université de Lyon II et expert de la Syrie, tempère l’optimisme exprimé à Bruxelles. Selon lui, l’inclusivité promise envers les minorités est encore très éloignée et la démocratisation du pays est loin d’être en bonne voie. « Non, c’est le contraire. La Syrie se dirige vers une République islamique autoritaire avec l’expulsion, à terme, des minorités, et non vers la démocratie. Tout ce que fait Ahmed al-Charaa en termes d’élections, d’inclusivité, c’est uniquement de la communication envers les bailleurs occidentaux pour obtenir la levée des sanctions. »
Francis Balanche poursuit : « On se souvient qu’en septembre 2025, il y a eu l’élection d’un parlement en Syrie. C’était en fait de la cooptation, puisque 6000 grands électeurs ont coopté parmi eux 150 députés. Ce parlement, on n’en entend absolument pas parler. D’ailleurs, il n’a qu’un rôle consultatif, mais il est le grand oublié d’un système extrêmement centralisé entre les mains du groupe dirigé par Ahmed al-Charaa. »
Il estime que les dirigeants européens font aujourd’hui un choix pragmatique. « L’Union européenne se contentera d’une stabilisation du pays pour ses besoins pragmatiques, afin d’éviter une nouvelle vague de migration. Et elle ne va pas trop se préoccuper des droits de l’homme et des avancées démocratiques. »
Par ailleurs, Francis Balanche souligne que la situation économique en Syrie n’est pas favorable à un retour des réfugiés d’Europe. « La situation économique est désastreuse. Ceux qui arrivent à s’en sortir en Syrie sont principalement ceux qui ont de la famille à l’étranger, notamment en Europe et aux États-Unis, qui peuvent leur envoyer quelques centaines d’euros à la fin du mois. À Damas, il y a des queues devant les bureaux de transfert d’argent, de personnes venant chercher cet argent envoyé de l’étranger. Aujourd’hui, la principale source de revenus de la Syrie provient de ces transferts d’argent envoyés par la diaspora. Si ces Syriens retournent en Syrie, cette source de revenus se tarit. Ceux qui sont en Europe ne vont pas abandonner leur sécurité et ces revenus pour aller dans un pays complètement détruit, sans avenir. »
Que sera la Syrie dans un an ? Sa transition démocratique ? Sa stabilité ? Sa situation économique ? L’Union européenne suivra de près cette évolution. Si la Syrie s’éloigne des valeurs européennes de démocratie et de respect des minorités, l’Union sera tiraillée entre la nécessité de limiter ou de poursuivre le renforcement de ses relations avec le nouveau régime syrien, entre ses valeurs fondamentales et ses nouveaux objectifs migratoires.

