Israël rase des villages au bulldozer et à l’explosif.
Bint Jbeil est située à 4 km de la frontière israélienne et a été affirmée par l’armée israélienne comme ayant subi la destruction de 70 » infrastructures terroristes » le 16 avril. Plus de 62.000 logements ont été détruits ou endommagés dans les opérations israéliennes en plus de six semaines de guerre, selon le Conseil national de la recherche scientifique libanais (CNRS).
Voici Bint Jbeil, située à 4 km de la frontière israélienne. Le 16 avril, l’armée israélienne a diffusé une vidéo affirmant avoir détruit 70 « infrastructures terroristes ». Cette ville revêt une importance symbolique, car c’est ici qu’Hassan Nasrallah, ancien chef du Hezbollah, avait prononcé son « discours de la victoire » suite au retrait israélien du Sud-Liban en 2000.
Aujourd’hui, Bint Jbeil n’est plus que ruines. Nous avons géolocalisé cette vidéo, filmée par drone et partagée par un journaliste israélien proche du gouvernement. Le logo visible en haut à gauche appartient à la brigade Givati, impliquée dans le siège de Bint Jbeil. « La gloire ne se bâtit pas par des discours, mais par le bruit des pas des soldats », a déclaré un porte-parole de Tsahal le 13 avril.
Le Hezbollah a intensifié les hostilités avec Israël le 2 mars, lançant des roquettes en réponse à l’offensive israélo-américaine contre l’Iran, entraînant le Liban dans ce conflit. Depuis lors, la milice a multiplié les attaques contre l’armée israélienne au Liban et sur le territoire israélien.
Les attaques israéliennes touchent dorénavant tout le Liban, mais les frappes se concentrent majoritairement dans le sud, bastion du Hezbollah, en raison de la proximité avec le territoire israélien. C’est de cette région que partent les roquettes visant le nord d’Israël.
Israël a donc lancé une vaste opération de destruction, rasant littéralement certaines villes comme Bint Jbeil, dans le but de démanteler les « infrastructures terroristes » du Hezbollah et de protéger les communautés du nord d’Israël. Une zone tampon de 5 à 10 kilomètres a été définie, comme l’a annoncé pour la première fois l’armée israélienne le 19 avril.
Cette carte, publiée le 19 avril, illustre l’objectif d’Israël : établir une « zone de sécurité » au sud du Liban. Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou avait déclaré le 16 avril : « Nous restons au Liban dans une zone tampon de sécurité renforcée. […] Il s’agit d’une bande de sécurité de dix kilomètres de profondeur, bien plus solide, plus intense, plus continue et plus dense que ce que nous avions auparavant. »
Le ministre de la Défense, Israël Katz, avait déjà évoqué le 31 mars une telle zone s’étendant « jusqu’au fleuve Litani », où les habitants ne seraient pas autorisés à retourner « tant que la sécurité et la sûreté des habitants du nord [d’Israël] ne seront pas garanties ». Il a également mentionné la destruction systématique des habitations dans des villages proches de la frontière, « sur le modèle de Rafah et Beit Hanoun » dans la bande de Gaza. À Rafah, 90 % des maisons ont été détruites.
Ces actions s’inscrivent dans un programme déjà annoncé. « Le but est de créer une zone vidée de ses habitants », souligne Laure Foucher, maîtresse de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique, spécialisée dans la politique étrangère et de défense israéliennes.
La « ligne de défense avancée » est désignée comme « ligne jaune », en contraste avec la « ligne bleue », qui fait office de frontière provisoire entre Israël et le Liban. David Rigoulet-Roze, chercheur à l’Institut français d’analyse stratégique, explique qu’elle fait aussi référence à la situation à Gaza, où une « ligne jaune » a vu le jour, grignotant 50 % du territoire palestinien, englobant des villes dévastées comme Rafah et Beit Hanoun. « La volonté des Israéliens est de repousser physiquement toute présence du Hezbollah au-delà de cette limite, en visant un désarmement de la milice chiite à long terme. »
Laure Foucher distingue deux objectifs derrière cette zone. Le premier est d’éviter une invasion terrestre similaire à celle du 7 octobre 2023. « Ça n’enlèvera en aucun cas le défi stratégique que représente le Hezbollah pour Israël. Qu’il soit repoussé de 10, 20 ou 30 kilomètres, il pourra continuer à attaquer Israël. Mais le risque est affaibli. Netanyahou ne peut pas entrer en campagne électorale sans résoudre la question du Liban. La seule chose qu’il peut revendiquer comme victoire est cette zone de sécurité tangible. »
Le second objectif est d’utiliser cette situation comme levier dans les négociations avec le gouvernement libanais. « Cette carte a été publiée juste après les premières négociations avec Beyrouth. Ce qui peut être négocié, c’est la largeur de cette zone, pas son existence. »
L’armée israélienne publie régulièrement des vidéos d’explosions, mettant en avant ses actions militaires et la destruction d’infrastructures du Hezbollah, qu’elle prétend avoir trouvées dans des maisons et parfois des écoles. Une vidéo tournée à Taybeh et diffusée par Tsahal le 6 avril a été géolocalisée. Deir Seryan, à quelques kilomètres, est également détruite. Une autre vidéo y a été postée le 29 avril par un journaliste israélien proche du gouvernement.
Tsahal ne se limite pas aux villes de la zone tampon, touchant également Nabatiyé et Tyr. Les destructions continuent même après l’entrée en vigueur du cessez-le-feu le 17 avril. Une photo prise à Khiam le 25 avril illustre ces destructions.
L’armée israélienne bombarde les villages, mais procède aussi à la dynamite des bâtiments, complétée par des bulldozers. Selon Haaretz, des sous-traitants participent à ces opérations, certains étant rémunérés en fonction du nombre de structures détruites, tandis que des pillages ont été dénoncés par le même journal.
Les violences ont forcé plus d’un million de personnes, soit un cinquième de la population libanaise, à fuir, cherchant refuge plus au Nord ou en Syrie. Certains ont tenté de revenir chez eux, comme ces enfants à Srifa le 19 avril, mais l’armée israélienne les appelle à ne pas se déplacer au sud de la ligne jaune, interdisant l’accès à de nombreux villages.
Selon le Conseil national de la recherche scientifique libanais, plus de 62.000 logements ont été détruits ou endommagés. Des chercheurs de l’université d’État de l’Oregon estiment le nombre de bâtiments détruits à 2154 entre le 28 février et le 13 avril, représentant les zones rouges sur la carte.
Quant à la possibilité pour les habitants de retourner chez eux, Fadl Hodroj, un résident de Nabatieh évacué et de retour sur place le 23 avril, déclare : « Ils pensent qu’ils vont nous forcer à quitter le Sud, mais nous resterons forts et nous le reconstruirons encore et encore. Au final, cette terre est la nôtre. »
Il existe des craintes d’un déplacement de la frontière israélo-libanaise vers le fleuve Litani. David Rigoulet-Roze note que « l’idée d’une annexion rampante est alimentée par certaines déclarations du ministre d’extrême droite, Bezalel Smotrich, mais ce n’est pas la position officielle du gouvernement israélien ». Selon lui, la ligne jaune pourrait perdurer si le Hezbollah n’est pas désarmé.
Laure Foucher, pour sa part, estime que « les Israéliens sont là pour rester. Il n’y aura jamais d’accords visant à satisfaire à la fois leurs exigences sécuritaires et leur positionnement stratégique dans la région. »
Les opérations ne se limitent pas à la zone tampon. Laure Foucher indique que « les Israéliens continueront à frapper de temps à autre. Personne n’est à l’abri. Même à Beyrouth. » Elle considère que le cessez-le-feu n’est pas véritablement un arrêt des hostilités, rappelant un accord de fin de conflit en novembre 2024, qui ne faisait que confirmer la domination militaire d’Israël sur le Liban.
Les termes de l’accord actuel permettent à Israël « de prendre toutes les mesures nécessaires en légitime défense, à tout moment, contre des attaques planifiées, imminentes ou en cours ». Laure Foucher conclut : « Donc Israël a le droit de frapper. Ces cessez-le-feu n’en sont pas, ça ne change rien. Ils se sont un peu calmés au Nord mais ça continue. »
David Rigoulet-Roze note que les violations de la trêve, par les deux camps, ne remettent pas totalement la trêve en question. « On observe des ruptures épisodiques similaires à celles en Gaza. C’est un contexte délicat, d’autant plus avec la mort tragique de deux soldats français de la Finul. Le principe du cessez-le-feu est de plus en plus malmené, mais pas totalement remis en cause. »
Initialement prévu pour 10 jours, le cessez-le-feu a été prolongé de trois semaines le 23 avril. Au moins 40 personnes ont été tuées depuis son entrée en vigueur, et l’armée israélienne a annoncé avoir frappé des « sites d’infrastructures du Hezbollah » dans le sud et dans la vallée de la Bekaa.
Les destructions se poursuivent dans une région déjà éprouvée par des conflits précédents. Le Hezbollah a revendiqué de nouvelles attaques contre les troupes israéliennes dans le Sud, notamment un bulldozer « démolissant des maisons » à Bint Jbeil.
Les organisations de défense des droits de l’homme condamnent ces destructions massives. Amnesty International rappelle que les forces israéliennes doivent « prendre toutes les mesures possibles afin de limiter les dommages aux civils et aux infrastructures civiles ». Tout manquement est une grave violation du droit international. À Gaza, de telles destructions d’habitations, visant à rendre le territoire inhabitable, avaient été qualifiées de « domicides ».

