Guerre en Ukraine : la Russie ne cesse de réécrire l’Histoire par la culture
La Russie contrôle environ 20% du territoire ukrainien. « Il est certain que nous avons aujourd’hui une nation qui a plus que jamais pris conscience de son existence sur le plan identitaire », analyse Adrien Nonjon.
Un nouveau théâtre à Marioupol : Les Russes balaient l’histoire
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Cette reconstruction est en réalité un part intégrante d’un plan plus vaste de la part de la Russie : anéantir la culture ukrainienne afin de réécrire l’histoire selon une perspective russe. « La première destination pour les Russes quand ils entrent dans un village, ce n’est pas la mairie, c’est l’école et la bibliothèque », a déclaré Tetyana Ogarkova, professeur de littérature à Kiev, lors d’un entretien avec La Première en juin dernier.
Actuellement, alors que les pourparlers stagnent et que les Russes détiennent environ 20 % du territoire ukrainien, la « bataille culturelle » entre Russes et Ukrainiens est plus que jamais d’actualité.
Bataille identitaire
« L’objectif de la Russie est de dire que ces terres n’ont jamais été ukrainiennes« , explique Adrien Nonjon, politologue expert sur l’Ukraine. « Il y a cette volonté de la part de Vladimir Poutine de raviver la ‘grandeur russe’, et l’effacement de la mémoire et des caractéristiques culturelles propres aux populations qui composaient l’ancien empire soviétique fait partie de cette stratégie.«
L’idée pour la Russie est surtout de montrer aux habitants des régions occupées qu’ils sont capables de reconstruire alors que l’Ukraine continue de détruire.
Nina Bachkatov, spécialiste de l’espace post-soviétique, souligne que l’on se trouve également dans une guerre d’images. Elle estime que la réouverture du théâtre de Marioupol est surtout un coup médiatique de la part des Russes destiné à séduire les habitants locaux, plutôt qu’une véritable réappropriation culturelle. « L’objectif pour la Russie est principalement de démontrer aux résidents des régions occupées qu’ils ont le pouvoir de reconstruire alors que l’Ukraine persiste dans la destruction. Ils ont commencé par le théâtre en raison de sa forte symbolicité, mais c’est principalement un spectacle politique, » précise-t-elle.
Selon Adrien Nonjon, cette approche de la Russie est aussi un moyen d’influencer les négociations. « La Russie déploie actuellement des efforts financiers et logistiques considérables, notamment à travers la construction de nouveaux réseaux ferroviaires, pour solidifier sa présence dans les régions occupées et finalement contraindre l’Ukraine à faire face à une réalité concrète en déclarant : ‘Regardez, nous sommes bien là, et nous ne pouvons en aucun cas vous céder ces territoires que nous administrons désormais.’
Renforcement ou fragilisation de l’identité ukrainienne ?
Cette stratégie de la Russie entraîne-t-elle un renforcement de l’identité ukrainienne, ou au contraire, la fragilise-t-elle ?
« Il est certain que nous avons aujourd’hui une nation qui a plus que jamais pris conscience de son existence sur le plan identitaire« , analyse Adrien Nonjon. « La révolution du Maïdan en 2014 avait déclenché cette prise de conscience généralisée, mais la guerre actuelle renforce le patriotisme. Être ukrainien, c’est désormais aussi lutter pour la survie d’une nation. L’Ukraine est en train de se construire comme l’anti-miroir de la Russie.«
Tout le monde n’a pas été mobilisé, loin de là, toutes les familles n’ont pas souffert de la même manière.
« La guerre contribue à la construction d’une identité transrégionale en Ukraine« , ajoute Nina Bachkatov. « Ce que Vladimir Poutine a réussi à faire, c’est recréer une identité nationale ukrainienne. Toutefois, nous sommes en période de guerre, et je suis moins optimiste concernant ce qu’il se passera en période de paix.«
Les deux experts conviennent d’un point : la fin de la guerre posera un ensemble de questions et de revendications régionales, notamment sur la langue. « La particularité de cette guerre est que les habitants de l’Ukraine ont des expériences totalement différentes. Tout le monde n’a pas été mobilisé, loin de là, toutes les familles n’ont pas souffert de la même manière. Il y aura un travail important de pacification sociale à mener après la guerre, » prévoit Nina Bachkatov.
« Même si nous avons une société ukrainienne qui semble aujourd’hui indivisible et unie autour de l’effort de guerre, il existe encore des divisions qui vont très certainement réémerger si la guerre venait à cesser« , ajoute Adrien Nonjon. « Dans quelle mesure certaines populations russophones ont-elles collaboré avec l’armée russe ? Qu’en est-il des populations restées dans les territoires occupés ? Qu’en est-il de ceux qui ont pris la route de l’exil ? Et de ceux qui souhaitent conserver un soupçon de leur identité russophone ?«
La fin de la guerre, si elle est défavorable à l’Ukraine, pourrait donc laisser derrière elle une nation davantage fragilisée.

