Belgique

Dix ans après, Ann Fransen avertit d’un terrorisme plus difficile à détecter.

Dix ans après le 22 mars 2016, la Belgique s’apprête à commémorer les attentats de Bruxelles, « 35 morts, des blessés à vie et tout un pays marqué ». En 2025, le parquet fédéral a ouvert 94 nouveaux dossiers de terrorisme, dont 90 liés au djihadisme.


Dix ans après les attentats du 22 mars 2016, la Belgique se prépare à commémorer cette tragédie, qui a fait « 35 morts, des blessés à vie et tout un pays marqué ».

Ann Fransen, à la tête du parquet fédéral depuis deux ans et ancienne responsable de la section antiterrorisme, souligne que la menace terroriste reste présente, mais a évolué. « Le profil a quand même changé », affirme-t-elle.

Elle précise : « Il faut savoir que la menace djihadiste a changé de nature et donc aussi le profil des auteurs. Il y a 10 ans, nous faisions face à des profils souvent formés en Syrie, qui avaient rejoint des groupes terroristes et étaient envoyés à l’étranger pour commettre des attentats dans le cadre de commandos bien organisés. Aujourd’hui, nous avons plutôt affaire à des personnes isolées qui se radicalisent en ligne. »

Ces radicalisations se produisent principalement au sein de groupes virtuels. « Nous enquêtons sur de nombreux dossiers où ces jeunes cherchent des contacts avec d’autres partageant la même idéologie, qui échangent de la propagande, souvent issue de l’État islamique, et parlent de la commission d’attentats et de ciblages. »

### De plus en plus de mineurs

Cette transition vers une radicalisation en ligne complique la détection, en particulier chez les mineurs. « Ce qui nous inquiète le plus, c’est que nous voyons de plus en plus de mineurs impliqués. Un tiers des auteurs sur lesquels nous travaillons sont des mineurs, et la radicalisation en ligne rend leur détection encore plus complexe. »

En 2025, le parquet fédéral a ouvert 94 nouveaux dossiers liés au terrorisme, dont 90 concernent le djihadisme. « Cela reste la menace la plus importante en Belgique », insiste Ann Fransen. Plusieurs projets d’attentats ont été déjoués, bien que la justice ne tienne pas de registre officiel à ce sujet. « Nous n’en parlons pas beaucoup, nous ne gardons pas de liste d’attentats déjoués, mais je mentionne par exemple un arrêt récent de la cour d’appel de Gand en novembre 2025, où plusieurs membres d’un groupe terroriste ont été condamnés à 15 et 8 ans d’emprisonnement pour la préparation et la tentative d’exécution d’un attentat. »

### Attaque de la synagogue de Liège

L’interview se déroule dans un contexte particulier : une attaque à l’explosif a récemment ciblé la synagogue de Liège, sans faire de victimes, alors que des incidents similaires sont signalés aux Pays-Bas. « Nous faisons face à une situation que j’estime inquiétante », confie la procureure fédérale. « Nous avons saisi un juge d’instruction dans le cadre de l’enquête sur l’explosion à la synagogue. Le fait qu’une vidéo de revendication ait été diffusée peu après évoque la création d’un nouveau groupe, ce qui nous inquiète également, surtout en voyant des faits similaires dans d’autres pays. »

Sans vouloir avancer une qualification définitive, Ann Fransen évoque le rôle potentiel d’États dits « acteurs hybrides ». « Il faut prendre en compte qu’il existe certains États considérés comme des acteurs hybrides », indique-t-elle, mentionnant des services de renseignement qui utilisent des « techniques hybrides pour déstabiliser, influencer ».

Interrogée sur la mouvance pro-iranienne liée à ces attaques, elle évite de tirer des conclusions à ce stade. « Je ne vais pas m’avancer, cela fait partie de l’enquête, mais dans le contexte actuel, il est évident que c’est une piste ouverte concernant l’implication d’un État acteur hybride qui utilise divers moyens pour déstabiliser. »

La procureure fédérale souligne que ces États peuvent agir via des services interposés. « Ce que nous savons généralement, c’est que ces États, par leurs services de renseignement, adoptent de plus en plus de nouvelles méthodes, en se rapprochant d’organisations criminelles, en utilisant des agents freelance pour garder une certaine distance vis-à-vis des actes. »

Un exemple récent résume cette dynamique entre terrorisme et géopolitique : le dossier Assadi, un diplomate iranien condamné pour un projet d’attentat contre l’opposition iranienne en France en 2018, a des liens avec le sort de l’otage belge Olivier Vandecasteele.

« Ce n’est pas une fiction », soutient Ann Fransen. « À partir de notre expérience et de la condamnation d’un agent de renseignement iranien ayant agi sous couverture diplomatique pour préparer un attentat contre l’opposition, nous savons que ce n’est pas fictif et qu’il faudra prendre en compte toutes les possibilités et pistes. »

### La justice doit-elle composer avec la diplomatie et la géopolitique ?

Ann Fransen insiste sur le rôle de son parquet. « Nous sommes des autorités judiciaires, nous examinons objectivement les faits de nos enquêtes. Ce sont des affaires complexes qui se déroulent dans un cadre international. Ce qui se passe après les enquêtes judiciaires relève d’autres autorités, politiques ou diplomatiques. »

### Il y a 10 ans, les attentats de Bruxelles

Dix ans après les attentats, des leçons ont été tirées, assure la procureure fédérale. « Après des événements aussi tragiques, il est impératif de tirer des leçons. Nous l’avons fait immédiatement au sein du parquet fédéral et la commission parlementaire d’enquête a également formulé d’excellentes recommandations. » Parmi les changements majeurs, elle cite le traitement de l’information terroriste. « Ce qui a changé pour moi, c’est la manière dont nous traitons les informations terroristes. Nous avons mis en place de nouvelles structures appelées Joint Intelligence Center, Joint Decision Center. »

« Lorsqu’une nouvelle information terroriste arrive, elle est d’abord analysée par tous les services de police, de renseignement et le CAM. L’information est ensuite partagée et alimentée par tous les services avec leurs propres renseignements, suivie d’une analyse et d’une proposition commune aux autorités judiciaires. »

Cette proposition détermine la voie à suivre. « Il s’agit de décider si, sur cette nouvelle information, nous ouvrirons une enquête pénale ou si les services de renseignement poursuivront dans le cadre d’une enquête de renseignement. L’avantage est que ce sont des décisions prises en commun par tous les partenaires. »

Sur le plan personnel, mars 2016 demeure « une balafre » pour Ann Fransen. « Évidemment, j’étais présente à Zaventem, je me suis rendue sur place immédiatement après les explosions. Ce que j’ai vécu et ce que j’ai vu, car je devais diriger l’enquête, ça laisse des traces. » Elle se souvient des victimes et des scènes, qualifiées de « vraies scènes de guerre ». « L’impact humain et l’impact sur notre société restent tout au long de ma carrière. »

Elle se dit encore marquée par les rencontres avec les victimes. « Ce sont toujours des rencontres très émotionnelles. » Lors d’une récente commémoration organisée par la Commission européenne, elle évoque « le témoignage de Gauthier, qui avait 12 ans lorsque ses parents allaient partir à Zaventem, et qui partage pour la première fois publiquement comment il a vécu ces événements. Ça laisse des traces, on n’oublie jamais ce que l’on a vécu. »