Des vêtements de fast fashion ne deviennent pas des panneaux d’isolation.
Entre 2000 et 2015, la production mondiale de textile a presque doublé alors que la durée de vie des vêtements a diminué de 36% au cours de la même période. Chaque année, 92 millions de tonnes de produits textiles sont jetées mondialement et moins de 1% de ces déchets textiles mondiaux est recyclé.
Qu’il s’agisse des Petits Riens, de Terre ou d’Oxfam, les associations qui recueillent des vêtements usagés font face à une accumulation de textiles dont elles ne savent que faire. Cela résulte de l’ultra fast fashion, un phénomène qui pousse à produire à bas prix des vêtements de faible qualité, souvent jetés après quelques utilisations et lavages. Les marques les plus connues dans ce domaine incluent Shein et Temu, mais le phénomène est généralisé.
Entre 2000 et 2015, la production mondiale de textile a presque doublé tandis que la durée de vie des vêtements a chuté de 36 % durant la même période. Selon les projections de l’Union européenne, la consommation mondiale de vêtements est prévue d’augmenter, passant de 62 millions de tonnes par an en 2017 à 102 millions de tonnes par an en 2030.
Chaque année, 92 millions de tonnes de produits textiles sont jetées dans le monde, et moins de 1 % de ces déchets textiles est recyclé. Dans l’Union européenne, 5,8 millions de tonnes de déchets textiles sont générées annuellement. En Belgique, chaque individu se débarrasse en moyenne de 16 kg de textile par an.
Si tout le monde conservait ses vêtements, la problématique serait moindre, mais le renouvellement est inévitable, et chaque consommateur finit par jeter des vêtements devenus usés, démodés ou superflus.
Il existe néanmoins un marché solide pour les vêtements de seconde main, notamment par le biais du tissu associatif belge. En Wallonie et à Bruxelles, le réseau des points de collecte de l’économie sociale, comprenant des bulles à vêtements et des points de dépôt, permet de récupérer environ 45 % des textiles jetés. On estime que Les Petits Riens, Terre, Oxfam et d’autres organisations collectent et trient plus de 55 000 tonnes de textiles post-consommateurs chaque année. Les revenus générés par la revente de ces textiles en seconde main financent les actions sociales de ces associations.
Cependant, tout n’est pas revendu en seconde main. En 2025, seulement 7,5 % des vêtements reçus par les acteurs de l’économie sociale pourront être revendus. Près de 20 % des textiles collectés sont incinérés, et le reste est majoritairement envoyé à l’étranger, soit pour être revendu en seconde main (42 %), soit pour être recyclé (30,5 %).
La destination de nombreux vêtements collectés à l’étranger reste floue. Des reportages, y compris de l’émission de la RTBF #Investigation, ont révélé que beaucoup de vêtements peu intéressants atterrissent dans des décharges en Asie ou en Afrique, notamment au Ghana. En Belgique, à part l’utilisation des textiles comme chiffons d’essuyage, il n’y a pratiquement pas de solutions locales pour les tonnes de déchets textiles collectés.
L’afflux massif de vêtements de mauvaise qualité, l’absence d’une filière de recyclage locale et la concurrence des magasins de seconde main qui s’accaparent les meilleures pièces mettent en danger la viabilité économique de ceux qui collectent, trient et réutilisent ces vêtements.
Le projet IsoFabric a été initié suite à une rencontre avec l’association Les Petits Riens en 2023. Cette jeune société belge a développé un isolant thermique et acoustique innovant à partir de textiles broyés et réduits à l’état de fibres, assemblés sous forme de panneaux. En plus de recycler des déchets textiles, ce produit répond à la nécessité de trouver des matériaux de construction à faible empreinte carbone pour améliorer l’efficacité énergétique des logements en Belgique.
Le bâti belge, souvent ancien et mal isolé, représente un fort consommateur d’énergie. En effet, 18 % des émissions de gaz à effet de serre en Belgique proviennent de la consommation énergétique des bâtiments, un taux encore plus élevé à Bruxelles, où il dépasse 50 %. Une part importante des bâtiments classés possède encore un PEB F ou G (43 % à Bruxelles, 36 % en Flandre, 38 % en Wallonie). Un logement classé G nécessite 7 à 12 fois plus de chauffage qu’un bâtiment classé A, une situation aggravée par l’augmentation des prix énergétiques, touchant particulièrement les ménages en précarité énergétique.
Il est donc essentiel de rénover le bâti belge pour des raisons écologiques et sociales, en veillant à utiliser des matériaux durables. Cependant, plus de 90 % des isolants employés sont d’origine minérale ou pétrochimique. Selon Adrien Liénard, cofondateur d’IsoFabric, « Le bilan écologique de ces matériaux est catastrophique, sans compter leur impact néfaste sur la santé. De plus, ces isolants minéraux ou dérivés de la pétrochimie n’offrent qu’une faible protection contre la chaleur. D’un point de vue environnemental, l’isolation n’a de sens que si elle est effectuée avec des matériaux durables. »
Après deux ans de recherche et développement, l’isolant en textile recyclé d’IsoFabric se veut innovant à la fois écologiquement et socialement, promouvant des caractéristiques telles que la performance, le local, le biosourcé à un coût compétitif.
Ce projet est local et circulaire : « Il s’agit de transformer localement les déchets textiles en un isolant fabriqué dans un rayon de 400 km autour de Bruxelles. En fin de vie, cet isolant thermique peut être retransformé en matière première pour produire de nouveaux isolants thermiques et est donc recyclable. »
« Nos isolants sont conçus à partir de textiles en coton. Grâce à leur composition en fibres naturelles, ils offrent des avantages tels que la performance thermique, la régulation de l’humidité et l’isolation acoustique, tout en étant aussi performants que les isolants traditionnels en laines minérales. »
Il serait de plus peu énergivore : « La production des panneaux isolants à partir de textile recyclé est beaucoup moins énergétique en comparaison avec la production des isolants traditionnels en laine de roche ou laine de verre. Le processus de recyclage est électrique, et les isolants en textile nécessitent juste un passage dans un four à +/- 110 °C, tandis que la roche et le verre doivent être fondus à 1600 °C. »
Enfin, cet isolant est facile à utiliser : « L’isolant est très doux, facile à manipuler, à couper et n’émet pas de poussière irritante, offrant un grand confort de pose aux professionnels de la construction ou aux particuliers en auto-rénovation. »
Les panneaux d’isolant d’IsoFabric sont commercialisés depuis mars sous forme de matelas semi-rigide de 60 cm x 120 cm, destinés à l’isolation intérieure, y compris toitures en pente, combles, murs, cloisons et plafonds.
Cependant, cet isolant n’est pas encore produit physiquement en Belgique. IsoFabric doit actuellement faire appel à une société du nord de la France pour déchiqueter les textiles, et une autre pour confectionner les panneaux d’isolation.
L’enjeu est de créer en Belgique une filière industrielle capable de produire des volumes significatifs d’isolants et de recycler un nombre important de textiles. Ce projet a été présenté aux autorités politiques dans l’espoir d’obtenir un soutien, bien que les retombées de cette présentation restent incertaines.
L’économie sociale semble enthousiaste face à la perspective d’un débouché pour les tonnes de vêtements difficiles à valoriser. Ce recyclage éthique pourrait également devenir une nouvelle source de revenus pour les associations qui s’occupent de la collecte et du tri des textiles en Belgique, illustrant bien l’adage : « rien ne se perd, tout se transforme ».

