Audi : un an après, les « collègues trahis » se rassemblent
Philippe a soufflé ses 55 bougies le premier mai et a déclaré : « Je postule dans le vide ». Selon les chiffres officiels, 49% des anciens travailleurs d’Audi ont retrouvé un emploi ou entamé une formation.
Autour de la table, Philippe a célébré ses 55 ans le premier mai. Ce n’est pas vraiment un motif de joie. Après 33 ans passés dans l’entreprise, il rencontre des difficultés à se réinsérer. Technicien de chauffage de formation, une allergie à la poussière lui interdit d’accéder aux chantiers, et son âge n’est pas en sa faveur. « Je postule dans le vide », confie-t-il. Il souhaitait travailler dans un home, s’occuper de l’entretien en bâtiment, mais ses conseillers lui suggèrent d’élargir ses recherches. « Élargir vers quoi ? Je me demande vraiment quel type de travail ils envisagent pour moi », s’interroge-t-il. Il n’envisage pas de retourner à la chaîne. En ce qui concerne sa prime de départ, il l’aurait reçue réduite de moitié, ce qui lui laisse un goût amer. « Audi aura tout pris. Les grands perdants, ce sont les travailleurs », tranche-t-il.
Je postule dans le vide
D’après les statistiques officielles, 49% des anciens employés d’Audi ont retrouvé un emploi ou commencé une formation. C’est le cas de Hans Troncquo. Après 33 ans et demi en tant que contrôleur qualité, ce Flamand de Zottegem a intégré Volvo Trucks dès mars, mais en tant qu’intérimaire. « Mon contrat est renouvelé chaque semaine. Je me suis lancé rapidement pour tenter de décrocher un poste fixe », raconte-t-il. Dans son nouveau travail, les conditions sont difficiles : bruit excessif, moins de confort qu’à Forest, salaire en baisse. Mais ce qui l’impacte le plus, c’est l’invisibilité. « Les gens ne te connaissent pas, donc ils ne te respectent pas de la même manière », lâche-t-il. À 58 ans, il recommence à zéro. « Je pensais vraiment terminer ma carrière là-bas. » Ce qui lui manque le plus ? « La compagnie des Wallons », dit-il en souriant. « Chez Audi, je m’entendais mieux avec eux. Ils ont plus de courage pour défendre leurs droits face aux patrons. » Une solidarité qui lui fait visiblement défaut, tout comme l’usine elle-même.
Pierre Molderez, 58 ans, ne cache pas sa colère. Retoucheur pendant près de 25 ans à Eccaussinnes, il repérait les câbles endommagés ou les accessoires mal positionnés. Depuis la fermeture, il a suivi six mois de formation en menuiserie et devra attendre 17 mois pour une nouvelle formation au Forem… Cependant, il ne dirige pas sa colère vers Audi. « Les gens critiquent Audi, mais c’est l’Europe qu’il faut critiquer. Ce sont eux qui ont imposé le tout électrique », affirme-t-il. Les bons souvenirs, eux, restent présents : le Japon, l’Allemagne, les courses organisées par la société. « Dommage que ça se soit terminé aussi brutalement », souffle-t-il. Entre colère et nostalgie, Pierre représente les deux facettes de cette fermeture : une décision perçue comme absurde et une vie de travail qu’on n’oublie pas.
Les gens critiquent Audi, mais c’est l’Europe qu’il faut critiquer.
Nancy Naveau a choisi de se réinventer. À 45 ans, opératrice et sous-cheffe de ligne, avec une formation d’esthéticienne à l’origine, elle s’est engagée dans une reconversion en tant qu’aide-soignante familiale. Un virage de 180 degrés, qu’elle assume pleinement. « Le travail chez Audi était convivial. On rigolait, mais les tâches étaient toujours accomplies. Maintenant, je vais en cellule de reconversion pour voir mes anciens collègues et en bonus, j’adore ma formation », dit-elle. Elle pense à ceux que l’âge ou la maladie rattrape, à ceux pour qui la reconversion est un combat quotidien. « Audi ne m’a jamais empêchée de travailler avec ma maladie. Ça, je ne l’oublie pas », insiste-t-elle. Elle observe la salle environnante, cette buvette animée par des voix familières. « Certains ne réalisent pas encore vraiment ce qui s’est passé », murmure-t-elle. Ensuite, elle ajoute simplement : « Bonne chance à tous, ce n’est pas facile. Il faut réorganiser sa vie et s’habituer à un salaire moins élevé. » Cette maman de trois enfants espère terminer bientôt sa formation et commencer une nouvelle vie.
Jean-Marc, 63 ans, originaire du Borinage, a passé trois décennies dans la logistique. Bien qu’il soit aigri par la fermeture, il tient à souligner un point que beaucoup semblent oublier. « On avait un bon employeur. On était payés en temps et en heure, on faisait nos huit heures et on rentrait chez nous », se souvient-il. « Si j’avais travaillé pour un petit patron, cela n’aurait pas été la même chose », ajoute-t-il après une pause. Ce qui l’attriste le plus, ce n’est pas tant sa propre situation, mais celle des jeunes. « Cette usine aurait pu leur offrir une véritable carrière. C’est ça qui me rend triste », confie-t-il. Désormais pensionné, il se considère chanceux.
Si j’avais travaillé pour un petit patron, cela n’aurait pas été la même chose.
Patrick Silla, 63 ans, également jeune retraité, a eu l’idée d’organiser ce rassemblement. Après avoir passé 38 ans chez Audi, il voulait simplement réunir tout le monde un an après la fermeture. « On avait dit qu’on tournerait la page », raconte-t-il. « Mais on ne tourne pas la page ainsi. Ce sont des collègues, des amis. » Un silence se fait entendre. « C’est surtout une famille. » Une famille que ni les statistiques sur la reconversion ni les cellules d’outplacement n’ont réussi à remplacer.

