15 ans après l’accident nucléaire, qui réside à Fukushima ?
La région de Fukushima a été évacuée à 30 km à la ronde autour de la centrale suite à l’accident nucléaire de 2011. Selon des enquêtes menées par le gouvernement, 60% de la population originaire des lieux exprime le fait que non, ils ne rentreront plus.
La région de Fukushima a été évacuée sur un rayon de 30 km autour de la centrale à la suite de l’accident nucléaire de 2011. Cependant, à partir de 2017, alors que la zone rouvre progressivement, d’anciens habitants commencent à revenir. La majorité d’entre eux sont des personnes âgées, les plus jeunes ayant souvent déjà reconstruit leur vie ailleurs.
Pourtant, les Japonais qui choisissent de revenir le font souvent par obligation, comme l’indique Cécile Asanuma-Brice, chercheuse au CNRS et directrice d’un laboratoire international pluridisciplinaire à Fukushima : « Très récemment des enquêtes menées par le gouvernement montrent que 60% de la population originaire des lieux, de l’ancienne zone évacuée, exprime le fait que non, ils ne rentreront plus. Ils ont pris leur décision. Les autres, souvent, ce sont des personnes qui n’ont pas le choix, contrairement à ce que l’on a pu dire. La façon dont ça a été mis en place faisait, en effet, en sorte que ça ne laissait pas du tout le libre choix aux individus puisqu’au moment où on rouvrait une commune à la résidence, simultanément, on suspendait les financements qui étaient donnés à ces personnes pour qu’elles puissent être réfugiées. »
Vivre dans la zone rouverte de Fukushima représente également une opportunité pour de nouveaux habitants. En effet, l’État japonais souhaite réellement revitaliser cette région en proposant des logements entièrement reconstruits, bien équipés et gratuits. Les nouveaux venus peuvent même bénéficier d’incitations financières s’ils parviennent à générer une activité économique. Toutefois, selon la chercheuse, ces incitations créent également une concentration involontaire de nombreuses familles précaires dans une zone déjà vulnérable.
« On importe là des gens qui sont dans des situations de vulnérabilité sociale importante, dans des territoires qui sont vulnérables parce qu’il n’y a plus de communauté qui existe, qui sont vulnérables environnementalement parlant, parce que l’environnement est potentiellement contaminé, vulnérables aussi sanitairement parlant, et donc on voit bien qu’on superpose des incertitudes. […] En fait, ce que l’on voit ici à Fukushima, c’est une exacerbation de l’ensemble des problèmes que l’on voit dans nos sociétés actuelles », explique Cécile Asanuma-Brice.
Avant l’accident nucléaire, Fukushima était déjà une région peuplée principalement par des personnes âgées, relativement isolées. En quinze ans, le tissu économique s’est encore plus détérioré : absence de perspectives d’emploi, manque d’hôpitaux à proximité, pas de supermarchés non plus. Même le patrimoine historique a disparu, car pour décontaminer les bâtiments ou les sols, tout a été abattu et reconstruit à neuf. Les habitants qui reviennent se retrouvent ainsi face à une perte totale de repères : ils ne reconnaissent plus leur quartier, leur logement ni les lieux où ils avaient l’habitude de se rendre. De plus, ils ont perdu leur communauté, puisque seule une petite partie de la population est retournée à Fukushima.
Alors pourquoi réinvestir ce territoire économiquement peu attrayant ? Cécile Asanuma-Brice y voit une logique de rentabilité : « Ces territoires étaient en déprise démographique et de toute façon déjà dans un cycle où il y avait un retrait de l’occupation humaine. Néanmoins, selon le gouvernement, cet accident devrait servir pour revigorer une région qui était en décroissance. On voit bien là des processus qui sont très présents dans nos sociétés capitalistes qui consistent à faire du désastre même, une nouvelle opportunité de production que ce soit de production, de gestion du risque ou de reconstruction. »
Des compagnies immobilières japonaises bénéficient de contrats substantiels pour reconstruire dans la zone, même si la population sur place est très en deçà des attentes du gouvernement. « Ce que ça met en évidence, c’est qu’en fait, bien qu’il n’y ait plus de population, on continue à faire fonctionner la production d’espace au sens industriel du terme. L’espace est devenu un produit qui doit générer de la richesse et on ne peut pas l’abandonner. On aurait très bien pu prendre la décision, tout comme à Tchernobyl, de laisser la zone évacuée pendant de longues années. »
Comment le Japon a accepté le risque nucléaire et tente de reconstruire Fukushima ? C’est ce que Thomas Licata est allé découvrir. Réalisateur, il s’est rendu à Fukushima pour filmer la réalité de ces habitants de retour ou de nouveaux venus. Son documentaire Retour à Fukushima sera diffusé en avril 2026 au cinéma, ainsi qu’en version courte sur RTBF La Trois le 11 mars. C’est à partir de ces interviews et rencontres qu’est née la série de podcasts éponyme.
« Retour à Fukushima » est un podcast en 5 épisodes qui vous plonge dans la reconstruction de Fukushima, à retrouver sur Auvio.

