France

Une sexualisation du corps de l’enfant : questionnement sur le maillot deux-pièces pour petites filles.

Le bikini est devenu la norme au rayon enfant pour les petites filles, reléguant la culotte, icône des années 1970 et 1980, au rang d’accessoire désuet. Marion Vaquero indique que « le corps des filles n’est pas perçu de la même manière que celui des garçons. Il est davantage sexualisé dans le regard social ».

« Maman, pourquoi les filles portent-elles une brassière et pas les garçons ? » À la piscine, Serge, 3 ans, se questionne sur le message d’une publicité. Lui se contente d’une simple culotte de bain, alors pourquoi cette femme sur l’affiche ? Et pourquoi pas toutes les filles qui barbotent gaiement comme lui dans cette piscine parisienne ?

Le bikini est devenu la norme dans les rayons enfants – ou plutôt pour petites filles –, reléguant la culotte, emblème des années 1970 et 1980, au statut d’accessoire désuet. Cette omniprésence soulève des interrogations sur la symbolique d’un vêtement qui a pourtant suscité une vive controverse, jugé trop sexy, lors de sa popularisation chez les femmes il y a juste 80 ans.

« Une tendance à l’hypersexualisation des filles »

Les boucles d’oreilles, les barrettes et la couleur rose sont autant de signaux utilisés pour distinguer le bébé fille du bébé garçon, et ce depuis longtemps. « Dans les sociétés traditionnelles, il y a un désir de marquer le corps des enfants très tôt pour leur assigner un genre », explique Catherine Monnot-Berranger, chercheuse et auteur en anthropologie du genre. Ce phénomène est « répandu et ancien », mais s’est accentué ces dernières décennies, d’abord avec la société de consommation, et de plus en plus, « une tendance à l’hypersexualisation des filles ».

« Cette tendance à l’hypersexualisation des filles détourne des vrais enjeux de société, à savoir comment informer les filles sur la vie amoureuse, relationnelle et sexuelle au bon âge ou comment les aider à se construire dès le plus jeune âge autrement que dans leur rapport au corps. »

La popularisation du string chez les adolescentes dans les années 2000 en est un premier exemple, tandis que celle du bikini en constitue un autre. Triangle ou soutien-gorge rembourré, shorty ou culotte échancrée, les modèles pour petites filles ressemblent étrangement à ceux portés par les femmes. « Le corps des filles n’est pas perçu de la même manière que celui des garçons. Il est davantage sexualisé dans le regard social », souligne Marion Vaquero, fondatrice de l’association Pépite Sexiste. Cette injonction se manifeste dès le plus jeune âge. « On apprend aux petites filles à être jolies selon les normes d’une époque. C’est la première assignation qui leur est faite, contrairement aux garçons », insiste Catherine Monnot-Berranger.

« On leur impose plus tôt des normes de pudeur »

Si le deux-pièces transforme les petites filles en mini-femmes, il contribue aussi à dissimuler un corps qui pourrait, selon l’inconscient collectif, être perçu comme une menace sexuelle. « Il existe un mouvement double de sexualisation du corps de l’enfant et de pudeur. Ce phénomène est contradictoire mais va dans le même sens, c’est-à-dire qu’il réassignée de plus en plus précocement les petites filles à leur genre féminin », précise l’auteure du livre Filles Garçons – À quoi s’identifier ? Comment se construire ? Démocratiser le bikini dès le plus jeune âge revient à véhiculer l’idée que le torse des petites filles, identique à celui des garçons, n’est pas neutre, et qu’il doit… être caché.

« Quand on impose un bikini à une fille, on lui apprend que certaines parties de son corps doivent être cachées avant même qu’elles aient commencé à se développer. »

Une injonction qui ne cesse d’évoluer, touchant même l’âge adulte. Cela est illustré par les nombreux débats post-confinement, encore d’actualité, autour du port (ou non) du soutien-gorge. « Le corps des femmes n’est pas perçu comme neutre dans l’espace public. Une femme torse nu s’expose à des remarques, de la stigmatisation, voire du harcèlement, alors qu’un homme torse nu sera considéré comme banal sur des lieux comme la plage ou la piscine », déplore Marion Vaquero. « Cette différence ne découle pas du corps, mais du regard que la société porte sur la poitrine féminine, largement sexualisée, ce qui mène à imposer plus tôt [aux filles] des normes de pudeur. »

Un phénomène alimenté par le marketing

Dans cette perspective, le maillot de bain une-pièce, devenu une norme, n’a lui non plus « aucun sens en matière d’utilité dans l’expérience ludique de l’enfant ou de sa protection », souligne Catherine Monnot-Berranger. S’il a remplacé la culotte des années 1970 et 1980, quel en est le but ? Neutre, la combinaison anti-soleil pourrait justifier une volonté de protection de l’enfant, mais le une-pièce semble n’être qu’une question d’esthétique et de marketing. Ce dernier contribue à la démocratisation de ces produits genrés. « L’avènement de la société de consommation a participé à la segmentation du marché, créant deux univers bien distincts pour filles et garçons, afin qu’il n’y ait pas de partage au sein des fratries », ajoute la chercheuse.

« Tous les parents n’ont pas d’attentes particulières sur l’émancipation du corps des femmes. Au contraire, certains sont très attachés à la bipartition du genre. »

Que les parents soient pour ou contre les marqueurs de genre, ils doivent faire face à l’omniprésence de ces produits et, au fil des années, au souhait exprimé de l’enfant qui ne veut pas se sentir à l’écart. Il suffit d’entrer dans une grande enseigne de prêt-à-porter pour trouver ces bikinis pour tout-petits en exposition en tête de gondole. À cela s’ajoutent les marques qui misent sur le matchy-matchy mère-fille pour multiplier les ventes.

Ne pas oublier que les enfants sont… des enfants

« L’adultification », qui pousse les petites filles à consommer comme des femmes, s’offre aussi dans de nombreux secteurs, y compris les cosmétiques et le prêt-à-porter. « Cette évolution s’inscrit dans un contexte où les enfants sont exposés très tôt aux normes consuméristes via la publicité et les réseaux sociaux », affirme Marion Vaquero, qui sensibilise le public aux stéréotypes sexistes diffusés par le marketing à travers l’association Pépite Sexiste. « Les petites filles représentent pour les marques un public cible qui reproduit les logiques déjà en place chez les femmes. »

De ce fait, la normalisation du bikini chez les petites filles peut être mise en parallèle avec le phénomène des « Sephora kids », qui suscite l’indignation chez les psychologues. Avec, toujours, une problématique centrale : « On ne laisse plus aux fillettes l’opportunité d’être simplement des enfants, insouciantes de leur apparence, des normes sociétales et des injonctions », conclut Marion Vaquero.