Belgique

Les voitures rejettent-elles plus de chaleur que les climatiseurs ?

À partir du dimanche 28 juin 2026, des débats ont eu lieu autour des conséquences de la vague de chaleur la plus intense jamais enregistrée en Europe occidentale. Selon une étude portugaise de 2025, les véhicules électriques émettent moins de chaleur que les véhicules thermiques, dont les gaz sont expulsés à environ 400 °C.


À peine la plus intense vague de chaleur jamais enregistrée en Europe occidentale retombée, les débats télévisés se ravivaient ce dimanche 28 juin 2026 sur les conséquences d’un phénomène qui semble promis à se répéter.

C’est notamment ce qui a été abordé sur la chaîne française LCI, qui a organisé une discussion autour de la question suivante : « La canicule s’achève, le pire à venir à l’hôpital ? ». Sur le plateau, François Gemenne, spécialiste de la gouvernance du climat et des migrations, a critiqué le « débat absurde sur la climatisation« .

D’après le directeur de l’Observatoire Hugo à l’université de Liège, « sur les rejets de chaleur locaux, les voitures rejettent plus de chaleur que les climatiseurs« . Il a aussi ajouté que, même si la climatisation a « petits impacts sur l’environnement« , elle a d’ »énormes bénéfices sur la santé publique« .

L’affirmation de François Gemenne selon laquelle les voitures, en prenant en compte leur emplacement, leur carrosserie ou leur moteur, dégagent plus de chaleur que la climatisation est-elle correcte ?

Pour vérifier ce propos, il est nécessaire d’analyser l’empreinte thermique des véhicules. Contacté par la RTBF, François Gemenne a précisé que ses conclusions concernant la chaleur émise par les voitures reposent en partie sur une étude mexicaine publiée en 2022.

Les chercheurs y ont modélisé différentes configurations de « canyons urbains » orientés nord-sud ou est-ouest pour mesurer l’élévation des températures sur les façades en fonction du nombre de véhicules (0, 10 ou 20) immobilisés à un feu rouge. Les résultats indiquent que l’orientation des rues et le vent jouent un rôle décisif.

Ainsi, dans une rue orientée est-ouest (ombragée toute la journée) et sans vent, l’arrêt des voitures fait grimper la température d’environ 1 °C (passant de 32 à 33 °C). En revanche, dans une rue nord-sud, beaucoup plus ensoleillée, la présence de véhicules fait grimper la température de 3,5 °C (de 38 à 41,5 °C), représentant un impact nettement plus sévère.

Sur la base de ces conclusions, François Gemenne explique que son « raisonnement est de dire que globalement, dans une ville comme Paris, qui est très dense, peu climatisée mais très embouteillée, les rejets de chaleur engendrés par les véhicules sont très clairement supérieurs à ceux engendrés par les climatiseurs« . Il précise que cela est également vrai pour Bruxelles, qui est aussi une ville très embouteillée et peu climatisée.

Cependant, le climatologue nuance en soulignant que cette étude représente une modélisation de l’impact des rejets de chaleur des voitures à l’arrêt à un feu rouge sur une période donnée, ce qui n’est qu’une version mathématique de la réalité.

Clément Gaillard, urbaniste spécialisée dans l’adaptation au changement climatique, appuie ce constat. Il indique que cette étude mexicaine présente des limites car elle s’intéresse à une échelle « micro », qui peut varier d’une ville à l’autre ou d’un quartier à l’autre, selon sa configuration. En d’autres termes, en plus de l’orientation de la rue, la chaleur émise par les voitures dépend beaucoup de la largeur de la rue : « plus une rue est étroite, plus cela posera problème« , précise l’expert.

En ce qui concerne la couleur et les matériaux des voitures, elles influencent également le niveau de chaleur émise lorsqu’elles sont à l’arrêt.

Une étude portugaise menée à Lisbonne, citée par François Gemenne, a révélé que les véhicules noirs provoquent une surchauffe très localisée, à quelques dizaines de centimètres du véhicule. Selon les chercheurs, cette couleur a un niveau d’émissivité de 0,95, tandis que les voitures blanches ont un niveau d’émissivité de 0,85 et les voitures argentées de 0,80. Plus une carrosserie est claire, moins elle émet de chaleur.

D’autre part, les matériaux constituant les voitures sont également déterminants. L’acier de la carrosserie a une conductivité thermique d’environ 14,6 à 16 watts par mètre kelvin, tandis que l’aluminium, présent sur le capot ou le coffre, dégage plus de chaleur avec une conductivité thermique comprise entre 225 et 235 W/m-K. En résumé, les matériaux d’une voiture, en particulier l’acier et l’aluminium, renvoient une grande quantité de chaleur absorbée par le soleil.

Les véhicules, qu’ils soient électriques ou thermiques, génèrent également de la chaleur lorsqu’ils sont en mouvement en convertissant l’énergie cinétique en chaleur, et leurs pneus frottent sur le bitume, produisant aussi de la chaleur.

Selon une étude portugaise, l’asphalte a un niveau d’émissivité élevé, autour de 0,90-0,95, équivalent à une voiture à carrosserie noire. Il semble cependant peu envisageable aujourd’hui de supprimer les routes, estime Clément Gaillard, soulignant qu’elles sont également nécessaires pour les camions, les véhicules de secours et de police.

Pour réduire la chaleur des surfaces bitumées en ville, plusieurs solutions existent, telles que la végétalisation des rues, l’installation de points d’eau ou le développement de la mobilité douce.

Concernant l’émission de chaleur des climatiseurs, il est essentiel de se pencher sur la deuxième partie de l’affirmation de François Gemenne. La littérature académique s’accorde à dire que, bien que les climatiseurs refroidissent les intérieurs, ils réchauffent les rues, avec une augmentation de la température allant de +0,5 °C à +2,3 °C selon les études.

C’est donc moins que la chaleur émise par les voitures, qui, selon l’étude mexicaine susmentionnée, provoque une hausse de température entre 1 °C et 3,5 °C selon l’orientation de la rue. Toutefois, les méthodologies de calcul varient et deux études utilisant des méthodes différentes peuvent donner des résultats divergents.

Il est également pertinent d’examiner les projections concernant le nombre de climatiseurs installés à l’avenir et leur localisation.

Une étude française de 2020 a modélisé les conséquences d’une généralisation de la climatisation à l’horizon 2100. Selon ses auteurs, durant une canicule extrême semblable à celle de 2003, la chaleur rejetée par les climatiseurs pourrait engendrer une élévation moyenne de la température extérieure supérieure à 0,25 °C dans l’ensemble de l’agglomération parisienne, avec des pics nocturnes atteignant jusqu’à +2,4 °C dans les secteurs les plus densément bâtis.

Vincent Viguié, l’un des coauteurs de l’étude, avertit que la méthodologie utilisée pourrait sous-estimer l’augmentation des températures, car la résolution spatiale du modèle atténue les effets locaux les plus marquants. Il soutient que « citer [notre étude] comme référence des ordres de grandeur parisiens, c’est donc citer un plancher, pas un plafond« .

D’après une analyse réalisée par le Réseau de Transport d’Électricité français, un logement sur deux devrait être équipé d’un climatiseur d’ici 2035, soit deux fois plus qu’aujourd’hui. En Belgique, la tendance est similaire, avec une augmentation de 17 % des ventes de climatiseurs durant l’été 2025 par rapport à l’année précédente.

Pour atténuer les effets de la chaleur des climatiseurs, Clément Gaillard fait une analogie avec les cheminées : « si nous avons développé tout un savoir-faire pour évacuer la fumée [des habitations] vers le haut, c’était pour ne pas nuire à la ville. »

Une étude publiée en septembre 2025 dans la revue Science conclut que lorsque les rejets de chaleur sont situés au niveau de la toiture, l’air chaud est plus rapidement dispersé par le vent, ce qui diminue son impact sur le bâtiment. Ce type d’installation pourrait donc réduire certains inconvénients liés aux climatiseurs installés en façade.

Étant donné que les véhicules électriques émettent moins de chaleur dans les rues que les thermiques, et que placer des climatiseurs en hauteur plutôt qu’en façade pourrait réduire cette chaleur, la question se pose : serait-il plus judicieux de convertir le parc automobile en véhicules électriques ou de déplacer les climatiseurs sur les toits ?

Des chercheurs basés à Singapour, où 80 % des espaces sont climatisés, ont abordé cette problématique. Leur étude, utilisant la même méthodologie pour mesurer les émissions de chaleur des véhicules et des climatiseurs, conclut que placer 25 % des climatiseurs sur les toits réduirait la température de 2,5 fois plus que de remplacer entièrement les véhicules thermiques par des véhicules électriques.

Ils estiment que le passage à un parc automobile 100 % électrique entraînerait une diminution de la température de l’air de maximum 0,6 °C, tandis que déplacer un quart des climatiseurs vers les toits provoquerait une baisse de 1,5 °C.

Finalement, si l’on s’interroge sur le poids respectif des voitures et des climatiseurs dans le réchauffement urbain, tout dépend encore de l’échelle. L’étude mexicaine, à laquelle fait référence François Gemenne, souligne le rôle prédominant des véhicules thermiques sur certains axes, tandis que l’étude de Singapour met en avant l’importance de l’installation de climatiseurs sur les toits pour atténuer le réchauffement des rues.

Ces recherches montrent que, bien que la nécessité de climatiseurs pour des raisons de santé publique reste, il est crucial d’explorer comment les déployer afin de maintenir des températures acceptables. Parallèlement, la décarbonation du parc automobile représente aussi une voie pour réduire la chaleur urbaine.

En s’appuyant sur les données actuelles de villes comme Paris ou Bruxelles, il est généralement vrai d’affirmer que les voitures rejettent plus de chaleur que les climatiseurs, bien que ce constat doive être nuancé en fonction des modèles de véhicules, de la configuration urbaine et du taux d’équipement des ménages en climatiseurs.