« L’ADN n’est pas une solution miracle, un expert analyse la science criminelle »
L’ADN a bouleversé la police technique et scientifique en quarante ans, mais il ne doit jamais remplacer la réflexion humaine. Dans son livre « Les affaires criminelles au crible de l’ADN », paru chez Mareuil Éditions, le colonel de gendarmerie Emmanuel Pham-Hoai évoque les limites de l’ADN dans les enquêtes criminelles et les enjeux éthiques associés à la recherche en parentèle.
Une faible trace de sang oubliée dans un coffre soigneusement nettoyé, un profil génétique partiel permettant d’identifier un cousin éloigné… En quarante ans, l’ADN a profondément transformé le paysage de la police technique et scientifique. Cependant, derrière l’image d’une science infaillible, se cache une réalité complexe, où l’humain doit toujours garder une place essentielle.
Dans son livre *Les affaires criminelles au crible de l’ADN*, publié par Mareuil Éditions, le colonel de gendarmerie Emmanuel Pham-Hoai offre un récit inédit mêlant laboratoires, scènes de crime et procès. Celui qui a introduit en France les protocoles majeurs de recherche en parentèle revient sur certains cas marquants de sa carrière, tels que l’affaire Élodie Kulik et le drame de la petite Maëlys. Il a répondu aux questions de *20 Minutes*.
**On a tendance à voir l’empreinte génétique comme la reine des preuves. Quelles sont selon vous les limites ou les pièges de l’ADN dans une enquête criminelle ?**
Je dirais qu’on a tendance à lui attribuer des significations qu’elle ne peut pas transmettre. J’ai observé certains enquêteurs ou magistrats qui voyaient l’ADN comme une solution miracle, ce qui n’est pas le cas. C’est un outil d’aide à l’enquête qu’il convient de replacer dans son contexte tout en faisant appel à la réflexion humaine.
Par exemple, dans l’affaire Élodie Kulik, le profil génétique de la compagne de Grégory Wiard a été retrouvé sur le préservatif découvert sur la scène de crime. Le réflexe pourrait être de penser qu’elle était présente et impliquée dans le crime. Cependant, d’autres éléments de l’enquête ont prouvé son absence de participation aux faits.
**Justement, c’est vous qui avez introduit en France la recherche en parentèle, ce qui a permis de résoudre cette affaire 20 ans après les faits. Quels ont été les freins ?**
Cette méthode permet d’identifier les parents ou les enfants d’un suspect. Juridiquement, rien ne l’interdisait à l’époque, on aurait pu se lancer sans autorisation formelle. Toutefois, il y avait initialement une peur de la nouveauté. Ensuite, des problématiques juridiques et éthiques ont émergé : qu’advient-il des données personnelles, qui les contrôlera et surveillera leur utilisation ?
**Un des chapitres de votre livre s’intitule « À la recherche d’un cousin criminel ». Aux États-Unis, la généalogie génétique a permis de résoudre des affaires anciennes comme le Golden State Killer. Qu’en pensez-vous ?**
La généalogie génétique équivaut à la recherche en parentèle multipliée par mille. Elle va contribuer à résoudre de nombreuses affaires criminelles, à condition de disposer de matière biologique au préalable. Cette méthode permet de tracer les ancêtres, les petits-enfants ou les cousins jusqu’au quatrième degré… Cela élargit considérablement les possibilités. On pourrait identifier encore plus de suspects grâce aux bases de données aux États-Unis. Elles contiennent des informations sur des citoyens ayant accepté de réaliser ces tests et de transmettre leur profil génétique à ces entreprises. Ces personnes pourraient être des parents d’un meurtrier recherché.
Sur le plan technique, cette méthode pourrait être rapidement étendue. Cependant, tant que la loi SURE, qui contient un article sur ce sujet, n’a pas été votée, son utilisation reste très encadrée par la justice. L’OCRVP l’a utilisée sur deux affaires : le prédateur des bois et le violeur au tournevis, avec l’autorisation d’un juge.
**Vous revenez sur l’affaire Maëlys. Vous et votre équipe avez découvert une trace de sang de la victime cachée derrière une plaque du coffre de Nordahl Lelandais, alors qu’il avait soigneusement nettoyé son véhicule. Peut-on vraiment tout faire disparaître aujourd’hui, ou le criminel perd-il toujours face à la science ?**
L’affaire Maëlys illustre parfaitement le concept de Locard, un célèbre théoricien en criminalistique : il soutient que tous les criminels laissent inévitablement une partie d’eux sur les lieux du crime, tout en en emportant une partie. Malgré les précautions, il y a toujours un moment où une erreur se produit. Ce principe se vérifie dans de nombreuses situations, bien qu’il existe des exceptions.
Toutefois, même si les techniques améliorent, il y a des limites aux appareils. Il se peut que des traces biologiques, bien qu’existantes, échappent à la détection en raison de leur faible quantité ou de leur mauvaise qualité. En tant qu’expert, pouvoir être décisif dans un dossier menant à un procès est la plus belle des récompenses. C’est ce que souhaitent les victimes et leurs proches.
**Comment fait-on, quand on est docteur en sciences et colonel, pour expliquer des sujets complexes à des jurés sans formation scientifique ?**
J’ai témoigné une vingtaine de fois. L’ambiance des cours d’assises est toujours particulière. Il est nécessaire de faire preuve de pédagogie, de trouver le bon équilibre entre vulgarisation suffisante pour être compris, sans dénaturer le propos. J’ai réalisé, lors de mes premières interventions, que j’employais trop d’acronymes et que cela perdait mon audience.
En même temps, il est aussi certain que l’on doit se préparer à l’attaque des avocats adverses, qui peuvent être très offensifs, tant sur le fond que sur la forme. Ils maîtrisent leur sujet et savent poser des questions pertinentes. C’est un combat où l’on ressort épuisé. Il faut savoir encaisser et répondre uniquement sur la base scientifique : le dossier, rien que le dossier.
Il faut se préparer mentalement et physiquement, être prêt à rester debout trois heures à la barre, prêt à se battre. Cela peut parfois se transformer en confrontation intellectuelle très fatigante. Cependant, il arrive aussi que certains avocats soient résignés face à des éléments accablants pour leur client. L’incertitude règne.
**Quelle est la prochaine révolution technologique qui va bouleverser l’enquête criminelle ? L’intelligence artificielle fait-elle déjà son apparition dans vos laboratoires ?**
La révolution résidera dans la sensibilité de détection. Quand j’ai commencé en 2013, il fallait quelques centaines de cellules pour obtenir un profil génétique. En 2020, il en fallait moins de dix. Certains laboratoires prédisaient qu’il serait un jour possible d’obtenir un profil à partir d’une seule cellule, et nous y arrivons progressivement.
Si on compare l’ADN à un livre de 1 000 pages, nous sommes actuellement capables de lire une vingtaine de mots. Avec la généalogie génétique, nous pourrons un jour atteindre 200 pages. Et demain, avec l’analyse complète du génome, cela sera l’intégralité du livre. Cela générera une vaste quantité de données génétiques à trier. L’intelligence artificielle sera nécessaire pour cela, afin d’assurer des identifications de plus en plus fiables. À l’heure actuelle, si nous trouvons un profil génétique qui appartient à des jumeaux, il est impossible de déterminer de qui il s’agit. Cependant, à l’avenir, nous pourrons détecter des différences minimes permettant de les distinguer.
*« Les affaires criminelles au crible de l’ADN », d’Emmanuel Pham-Hoai, Mareuil Éditions, 207 pages, 21 euros.*
