10 ans après le référendum, Great Yarmouth déchante sur le Brexit.
Great Yarmouth, qui a changé au fil des décennies, est marquée par la pauvreté, la colère et la nostalgie. Depuis le Brexit, l’immigration a effectivement augmenté dans la région du Norfolk, où des fermes de volailles se sont tournées vers une main-d’œuvre moins bien acceptée.
Great Yarmouth est reconnue pour ses Fish and Chips, un plat typique dont le poisson doit être bien doré à l’extérieur et blanc à l’intérieur.
Pour beaucoup d’habitants de Great Yarmouth, cette ville évoque des souvenirs d’il y a 40 ou 50 ans, avec sa célèbre digue dorée, la « Golden mile », bordée d’hôtels « Majestic » et « Royal » aux enseignes éclatantes, fréquentés par des vacanciers bronzés. Le centre-ville était alors peuplé de résidents blancs s’exprimant uniquement en anglais.
Cependant, cette vision idyllique de Great Yarmouth a évolué au fil des décennies, marquée par la pauvreté, la colère et la nostalgie.
Les témoignages des habitants permettent de comprendre pourquoi le Brexit a rencontré un large soutien ici et révèlent la déception généralisée face aux retombées du référendum. Cette déception s’étend à l’Union européenne, au gouvernement, aux partis politiques et aux étrangers, pouvant cumuler ces ressentis.
Reportage dans un Great Yarmouth post-âge d’or.
La nostalgie dans la ville
La dégradation de la ville a peut-être commencé il y a 60 ans.
Great Yarmouth était fière de son industrie de la pêche, mais la surpêche du hareng a entraîné une disparition de cette ressource, affectant l’emploi des pêcheurs.
Le déclin du tourisme a également frappé la ville, les vols à bas coût rendant possible l’accès à des destinations plus lointaines à des prix compétitifs. De nos jours, les magnifiques hôtels victoriennes, la belle plage, les restaurants, la grande roue et les attractions de la digue ne vivent que 6 semaines par an, durant les vacances d’été.
Les investissements réalisés pour attirer les visiteurs d’un jour, tels que la grande roue et les parcs d’attractions, n’ont pas suffi à maintenir la ville à flot, et les habitants se sont appauvris au cours des quarante dernières années.
Le 23 avril 2016, le Brexit était perçu comme une solution.
L’Ukip promettait un retour de flux d’argent de Bruxelles, affirmant que chaque semaine, 350 millions de livres sterling (environ 430 millions d’euros) pourraient être redirigés vers le système de santé britannique. Cela était particulièrement pertinent à Great Yarmouth, où la santé des habitants est loin d’être la meilleure du pays.
L’Ukip annonçait aussi la fin de l’immigration. « We will take back control of our borders ! » (« nous reprendrons le contrôle de nos frontières ! ») affirmait le slogan. Cet argument était convaincant à Great Yarmouth, où l’immigration avait considérablement augmenté après 2004, avec l’élargissement de l’Union européenne permettant à de nombreux travailleurs polonais et lituaniens de trouver des emplois dans les grandes fermes de volaille de la région, pour des postes souvent peu attrayants pour les travailleurs anglais.
Le centre-ville a rapidement évolué, avec la diversité linguistique et l’apparition de magasins d’Europe de l’Est. À l’époque du Brexit, un habitant sur quatre dans le centre venait d’un autre pays de l’Union européenne.
Les anciens de Great Yarmouth avaient vu leurs fiertés, la pêche et le tourisme, décliner, l’économie se détériorer, et des étrangers s’installer dans leurs rues. Le Brexit était censé être la voie vers leur « reprise de contrôle » et un retour à la grandeur.
Du « Blablabla »
Aujourd’hui, les habitants de Great Yarmouth ont déchanté. Personne ne nous a dit que le Brexit avait amélioré les choses. Tous, que ce soit dans les cafés, au club de tricot, au centre commercial ou en route pour le travail, ont évoqué le déclin.
Un quinquagénaire se promenant sur la digue s’indigne : “Ils nous ont dit qu’on reprendrait le contrôle de nos frontières… Blablabla ! Ça n’a rien changé ! On est moins bien qu’avant !” Il ajoute : « Si je devais revoter aujourd’hui, je changerais de cap et je voterais pour rester ».
Quant à la raison qu’il a eue de voter « leave », il répond : « Par ignorance, on n’avait pas bien compris ce que ça impliquerait ».
Fraser, en terrasse avec un café, partage la même amertume : « Je regrette de les avoir crus sur le fait qu’en quittant l’Union européenne, nous aurions plus le contrôle de notre système de santé. Or ce n’est pas le cas. J’ai voté sur base d’un mensonge ».
S’il pouvait revoter, il changerait aussi son vote, affirmant qu’il s’agirait de « être plus fort face aux grandes puissances, vu ce qui se passe dans le monde maintenant ».
Une autre femme devant un centre commercial partage l’idée que, « les choses sont bien pires qu’avant ». Elle, en revanche, se déclare en faveur d’un Brexit, mais pas celui qu’elle estime « raté » ! Elle regrette de ne pas avoir eu le Brexit qui lui avait été promis. Beaucoup d’habitants partagent aussi ce sentiment : un choix qu’ils estiment correct, mais mal exécuté.
Dans les chiffres, l’immigration a effectivement augmenté
Les chiffres confirment les propos de nombreux habitants de Great Yarmouth : l’immigration a effectivement augmenté depuis le Brexit.
Dans la région du Norfolk, les fermes de volailles qui ne peuvent plus recruter de travailleurs européens se tournent vers d’autres sources de main-d’œuvre, notamment des Indiens et des Africains, entraînant parfois des tensions.
Catherine Barnard, professeure de droit européen à l’Université de Cambridge, a étudié la situation de Great Yarmouth, où l’immigration est étroitement liée à la décision du Brexit. Elle évoque une double déception pour les habitants qui s’opposent à l’immigration.
« Beaucoup pensaient qu’après avoir voté la sortie de l’Union européenne, tous les immigrés vivant à Great Yarmouth rentreraient chez eux ou seraient renvoyés. Or, ce n’est absolument pas le cas », l’accord sur le Brexit permettant aux ressortissants de l’Union de rester au Royaume-Uni, et vice versa.
De plus, « sous Boris Johnson, alors Premier ministre, l’immigration a probablement triplé, atteignant près d’un million de nouveaux arrivants par an au Royaume-Uni. »
À ces nouveaux arrivants légaux avec des visas de travail se sont ajoutés des migrants moins nombreux mais bien visibles, arrivés par bateau. À Great Yarmouth, les autorités britanniques ont logé des demandeurs d’asile dans des hôtels vides, que les habitants espéraient voir revenir à la vie avec des vacanciers.
La pauvreté aussi a augmenté
Le magasin social où Louis Hubbard assure une permanence pour aider les personnes en situation de dettes rencontre une forte demande croissante depuis plusieurs années. « Cela fait maintenant quatre ans et demi que je travaille ici. La demande pour nos services n’a cessé de croître. Au début, je travaillais sur un projet du Fonds social européen intitulé ‘Skills Connect’, qui aidait les jeunes à retrouver un emploi. Mais avec le Brexit, ce financement a pris fin, laissant de nombreux jeunes dans une situation difficile, et cela peut être directement lié à l’après-Brexit. »
Les subventions britanniques ne remplacent pas forcément les fonds européens de manière équivalente.
Comment réparer les pots cassés ?
À Great Yarmouth, nous avons posé la question sur le futur lors d’un atelier de tricot. C’était l’un de ces mercredis du projet « Create and Connect », une rencontre hebdomadaire pour les habitants.
Une participante a exprimé son souhait de quitter le pays pour s’installer en Tunisie, déclenchant des rires autour de la table. Une autre a proposé d’empêcher les politiciens de conserver l’argent pour eux-mêmes et de le rediriger vers la communauté. Elle a suggéré que « les étrangers devraient aussi apprendre l’anglais » pour éviter que « les gens ne se sentent pas aliénés par toutes ces ethnies ».
Un autre participant a proposé que le gouvernement soutienne des activités comme l’atelier, permettant aux gens de se rencontrer et de tisser des liens, apportant culture et connexions dans la ville pour donner envie aux gens d’y vivre.
La situation à Great Yarmouth montre des tensions croissantes, avec des déçus du Brexit se tournant vers les programmes d’extrême droite comme solution à leur déclin. Les élections locales de mai ont révélé une poussée significative du parti d’extrême droite anti-immigration « Great Yarmouth First », une branche locale du parti national « Restore Britain ». De plus, le parti populiste « Reform UK » a remporté un large succès. Ironiquement, Nigel Farage, qui avait amplifié les promesses du Brexit, tire maintenant profit de la frustration liée aux promesses non tenues.
Ces deux partis, combinés, ont obtenu une majorité au Conseil du Comté du Norfolk, marquant un tournant pour Great Yarmouth, cherchant un nouvel âge d’or depuis longtemps.
