La jeunesse tunisienne ne trouve pas d’écoute malgré l’optimisme : enseignements de Tunisia Wish Map.
Une étude menée à l’Université de Carthage a recueilli 2000 vœux d’étudiants, révélant que 61 % des aspirations exprimées sont positives et tournées vers l’avenir. Nadia Zrelli a précisé que les étudiants demandent un accompagnement psychologique au sein de leur université, malgré l’existence de dispositifs déjà mis en place qui restent largement méconnus.
Une étude inédite de l’Université de Carthage montre qu’une majorité de jeunes Tunisiens se dit optimiste quant à l’avenir, tout en demandant davantage de soutien psychologique et d’écoute de la part des institutions. Nadia Zrelli, enseignante à l’Université de Carthage et vice-présidente régionale Mena de la Global Inclusive Economy Society, a présenté sur les ondes de RTCI les résultats du projet Tunisia Wish Map, qui a recueilli 2000 vœux d’étudiants, analysés grâce à une intelligence artificielle développée spécifiquement.
L’analyse indique que 61 % des aspirations exprimées sont positives et orientées vers l’avenir, tandis que 27 % expriment un état d’attente porteur d’espoir. Par ailleurs, 8 % des vœux montrent des sentiments partagés et 4 % sont marqués par la négativité. Nadia Zrelli a mis en évidence deux principaux fondements de cet état d’esprit. Le premier, spécifique à la société tunisienne, est l’attachement à la famille, aux amis et aux réseaux sociaux, considérés comme des sources de sécurité affective. Le second concerne la réussite professionnelle et personnelle, avec une forte composante entrepreneuriale qui émerge chez les étudiants, témoignant, selon elle, d’un changement des mentalités.
Concernant les préoccupations, la professeure a relevé une frustration persistante due à un manque de suivi institutionnel. Les étudiants formulent des recommandations précises, notamment la demande d’accompagnement psychologique au sein de leur université. Elle a souligné que de tels dispositifs existent à l’Université de Carthage via certaines initiatives, mais demeurent largement méconnus, de nombreux étudiants n’étant pas au courant de l’existence de cellules d’écoute.
Nadia Zrelli a également observé des disparités en fonction des institutions et des régions. L’IHEC de Carthage, par exemple, montre un optimisme supérieur à celui d’autres établissements, ce qui s’explique par la dynamisme de son réseau associatif et de ses clubs étudiants, favorisant ainsi une plus grande synergie. Au niveau régional, les étudiants qui résident dans leur délégation d’origine expriment plus de positivité, ce qui réduit le stress lié à l’éloignement. À l’inverse, la mobilité étudiante, avec ses coûts de déplacement et d’hébergement, ajoute une charge mentale et tend à faire basculer les sentiments vers la neutralité ou la négativité.
Interrogée sur le profil global de la jeunesse tunisienne tiré de l’étude, Nadia Zrelli a précisé que les besoins identifiés sont interconnectés et qu’il est impossible de les dissocier. Le premier porte sur la nécessité d’un équilibre entre la vie professionnelle et la vie privée, crucial pour des étudiants qui seront les cadres et décideurs de demain. Le deuxième est la santé mentale, élément transverse à toutes les disciplines : la génération Z interrogée souffre de nombreux questionnements et d’une charge mentale particulière, nécessitant un accompagnement actif de la part des enseignants et du personnel administratif dans le processus de réflexion. Le troisième, étroitement lié à la santé mentale, est la peur de la solitude, vécue par des étudiants loin de leur famille, amis et zone de confort, ce qui explique le fort lien entre positivité et relations affectives.
Méthode rigoureuse, plus efficace que les enquêtes classiques
Nadia Zrelli a expliqué que les outils d’analyse de sentiments disponibles ne parvenaient pas à appréhender la réelle nature des réponses, d’autant plus que les vœux étaient rédigés en trois langues simultanément : l’arabe dialectal, le français et l’anglais. Son équipe a donc développé une intelligence artificielle pour traiter ce matériau multilingue. Pour assurer la précision de l’analyse, deux dispositifs de contrôle ont été instaurés : une retranscription manuelle des vœux en anglais par les étudiants elle-mêmes, comparée à une retranscription automatique, élaborée par une équipe d’ingénieurs en informatique à Dallas. La concordance entre les deux résultats a validé l’intelligence artificielle mise au point pour l’analyse des sentiments et la lexicométrie dans le cadre du projet.
En comparant son approche à celle des enquêtes traditionnelles, Nadia Zrelli a rappelé qu’un sondage envoyé aux 32 000 étudiants de l’Université de Carthage n’avait obtenu que 500 réponses, le principal obstacle étant l’exigence d’une adresse mail institutionnelle, vécue comme une atteinte à l’anonymat. Le rituel de collecte des vœux, effectué autour d’un arbre symbolique, a permis de rassembler 1000 vœux retranscrits à l’IHEC de Carthage, puis 2000 au total avec d’autres établissements.
Origines et déploiement du projet
Le projet trouve ses origines à Dallas, aux États-Unis, où la Global Inclusive Economy Society l’a initié. L’approche se base sur un constat simple : interroger directement les individus sur leurs besoins pour améliorer leur vie favorise une expression plus libre et intime que les enquêtes classiques. Devenue vice-présidente Mena de l’organisation, Nadia Zrelli a choisi d’appliquer cette expérience en Tunisie, il y a un an et demi, en commençant par la population étudiante, à travers l’ouverture de l’Université de Carthage. Le dispositif a par la suite été élargi aux femmes cheffes d’entreprise tunisiennes, en partenariat avec la Chambre nationale des femmes cheffes d’entreprise.
La professeure a noté que cette méthode, reposant sur la simple invitation à écrire quelques mots sur un papier, a permis de rassembler 2000 vœux, numérisés par une équipe de 36 étudiants répartis dans 12 clubs étudiants de plusieurs établissements. Elle s’est dite agréablement surprise par l’ampleur de cette mobilisation, notant que les jeunes ressentent un véritable besoin de s’exprimer, mais font face à une forme de fatigue digitale, notamment lorsque les enquêtes en ligne demandent leur adresse mail institutionnelle. C’est pourquoi le système ne requiert qu’une seule information, le code postal, utilisée uniquement pour analyser la concentration géographique des aspirations. Un premier rapport a déjà été transmis à la rectrice de l’Université de Carthage, offrant une vision d’ensemble des besoins des étudiants, avec l’espoir que l’aspect psychologique sera davantage pris en compte dans les actions futures.
