Guerre en Ukraine : Mykhaïlo, ukrainien en Russie, dénonce les nazis
Le 28 février 2022, Mykhaïlo se rend à une réunion de travail à Moscou et exprime son désaccord sur les quotas de production, ce qui entraîne une réaction négative de la part de membres de Transneft. Après avoir fui la Russie, il atterrit à Budapest, en Hongrie, où il rencontre sa compagne Daryna.
Seulement quatre jours après le début de l’invasion russe à grande échelle en Ukraine, la vie de Mykhaïlo en Russie a été complètement bouleversée. Le 28 février 2022, cet Ukrainien, qui travaille sur le sol russe depuis sept ans, se rend à une réunion professionnelle à Moscou. Lors de ce meeting avec des représentants de Transneft, une grande entreprise pétrolière russe, l’ingénieur spécialisé dans la conception de pompes industrielles fait part de son désaccord sur les quotas de production imposés.
« L’un d’entre eux m’a rétorqué : « Qu’est-ce que vous en savez ? Vous êtes un putain de nazi ! » Je travaillais avec ces gens-là depuis cinq ans », se remémore le jeune homme. Aujourd’hui, il vit à Budapest, en Hongrie, dans un duplex avec sa compagne ukrainienne Daryna. À cette période, Mykhaïlo avait passé sept longues années en Russie, où il avait bâti sa vie : il y avait un travail, des biens, et même une épouse russe.
### Une fracture irréconciliable avec sa belle-famille
Rapidement, Mykhaïlo réalise que ses deux vies se sont heurtées de manière irréconciliable. D’une part, sa mère l’appelle depuis Soumy, une ville au nord-est de l’Ukraine, sous les bombardements. D’autre part, « ma belle-mère me disait : « ne t’inquiète pas, tout va bien, ça sera fini en une semaine. Et tes parents peuvent venir ici » », se souvient-il, hésitant dans ses mots en anglais.
À plusieurs reprises, le grand brun se lève pour fumer une cigarette sur le pas de la porte, avant de revenir poursuivre son récit, entrecoupé de rires nerveux.
> « Ils ne comprenaient pas ma détresse. Les Russes ne comprennent rien. Ils croient qu’ils sont les meilleurs du monde et que tout ce qu’ils font est parfait. Ils croient à la propagande des médias d’Etat. »
### Un ancien membre de l’armée ukrainienne
Mykhaïlo ne semblait pas destiné à vivre en Russie. En 2014, alors qu’il avait 35 ans, il s’est engagé dans ce que Kiev appelait alors « l’opération antiterroriste », pour contrer les séparatistes prorusses dans le Donbass, après l’annexion de la Crimée par la Russie. Membre d’un commando spécial, il a même été blessé lors d’une mission d’infiltration.
« Ce n’était pas comme Rambo, dit-il en riant nerveusement. Disons qu’on menait une opération spéciale, qu’on a été repérés et qu’ils nous ont bombardés. Ensuite… La seule chose dont je me souviens, c’est de m’être réveillé dans une pièce blanche. » Mykhaïlo ne précise pas l’ampleur de ses blessures, mais elles ont été suffisamment graves pour qu’il soit réformé. C’est alors qu’il a décidé de se reconvertir en ingénieur, se spécialisant dans les pompes industrielles pour le nucléaire et le pétrole. Cette qualification prestigieuse lui a permis d’accéder au marché russe.
### Interrogatoire et traçage
Cependant, après l’invasion de son pays natal en 2022, Mykhaïlo prend la décision urgente de quitter la Russie. Il propose à sa femme de l’accompagner. « Ce n’était pas possible en Europe, mais nous pouvions aller ailleurs, au Kazakhstan, en Géorgie… Il y avait de nombreuses possibilités. Elle ne voulait juste pas me suivre. » Le couple finit par se séparer quelques semaines plus tard.
L’ingénieur abandonne tout et s’envole pour le Kazakhstan avec une valise. C’est une étape essentielle, les vols entre la Russie et l’Europe étant déjà suspendus. À la frontière, il subit un interrogatoire du FSB (Service fédéral de sécurité de la Fédération de Russie).
« Ils étaient sept, ça a duré cinq heures. Ils ont pris des photos de mon corps, de mes tatouages, de mes vêtements, tout. Ils ont déverrouillé mon téléphone et vérifié tous mes comptes, tous mes réseaux sociaux, chaque petit SMS. Ils ont appelé ma femme pour l’interroger aussi », raconte Mykhaïlo, le visage fermé.
« Il lui a fallu des mois pour se remettre de cette expérience. Ils ont cherché toutes les raisons possibles pour l’empêcher de partir et le jeter en prison », ajoute Daryna. Mykhaïlo ne récupère son téléphone qu’à bord de l’avion. « Quand je l’ai allumé, j’ai vu que toutes mes applications de messagerie et tous mes réseaux sociaux étaient connectés via un appareil Apple. Ils me traçaient. » Il détruit son téléphone et sa carte SIM.
### L’amour plutôt que la guerre
Quelques heures plus tard, il prend un vol pour la Pologne, cette fois au milieu de passagers majoritairement Ukrainiens en fuite. L’hôtesse de l’air parcourt la cabine pour rassurer les voyageurs alors que l’avion accuse du retard au décollage : « Vous êtes déjà en territoire polonais. Ne vous inquiétez pas. » À la recherche d’un emploi, Mykhaïlo finit par atterrir à Budapest, où il rencontre Daryna. « Elle m’a sauvé la vie deux fois », lâche-t-il avec un sourire.
La première fois, alors qu’il s’apprêtait à partir pour l’Allemagne. Il ignore toujours ce qui serait advenu de lui là-bas. La seconde fois, en 2024, lorsqu’un ami de l’armée lui a rendu visite et qu’il avait commencé les démarches pour se réengager dans le conflit. L’amour lui a finalement fait choisir un autre chemin.
### Des « compétences pour survivre »
Cependant, il ne fait pas de l’implication dans son pays natal une priorité. Mykhaïlo s’est rendu trois fois en Ukraine pour apporter du matériel au front. Lors de sa troisième visite, il roule sur une mine et passe une semaine et demie à l’hôpital, heureusement sans séquelles. Il ne peut désormais plus retourner en Ukraine sans risquer d’être réenrôlé dans l’armée : la réforme des lois sur la conscription a supprimé le statut de « partiellement apte », obligeant les anciens réformés à repasser devant les médecins militaires.
Lorsqu’on l’interroge sur le poids de ces traumatismes, Mykhaïlo les balaye d’un rire désinvolte. Pour lui, ce sont « de bonnes expériences », des « compétences pour survivre », presque une assurance, si la guerre venait à s’étendre au reste de l’Europe. « Personne ne sait ce qu’il se produira demain », rappelle-t-il, une incertitude qui continue de nourrir le cendrier installé devant sa porte d’entrée.
*Les prénoms ont été modifiés pour préserver l’anonymat des personnes interrogées.*
