Belgique

Philippe Geluck renonce à son Musée du Chat : « L’équation économique est impossible »

Le bâtiment situé près du Mont des Arts et du Palais royal est presque prêt, avec une livraison évoquée en septembre par la Région bruxelloise. Philippe Geluck a déclaré que les coûts des aménagements intérieurs, estimés initialement à 4,5 millions d’euros en 2017, pourraient dépasser 7 millions d’euros en raison de l’augmentation des prix des matériaux.


Le bâtiment situé près du Mont des Arts et du Palais royal est quasiment achevé. La Région bruxelloise prévoit une livraison pour septembre. Cependant, Philippe Geluck et ses équipes doivent s’occuper de l’aménagement intérieur. Dans une interview qu’il nous a accordée, le dessinateur déplore que les coûts des chantiers aient explosé en dix ans, ce qui rend impossible l’estimation des dépenses qu’il doit assumer.

Il y a 12 ans, vous annonciez avec le Ministre-Président de l’époque, Rudi Vervoort, la création de ce Musée du Chat qui vous tenait à cœur. Aujourd’hui, vous êtes désillusionné. Qu’est-ce qui a changé ?

« Pendant 12 ans, mon équipe et moi avons investi une énergie considérable et beaucoup d’argent pour préparer ce projet avec enthousiasme. Toutefois, nous avons constaté que les travaux réalisés par la Région bruxelloise et par la Société d’aménagement urbain prenaient constamment du retard. La date de livraison du bâtiment a été sans cesse repoussée. On m’a d’abord parlé de 2019, puis d’autres délais en 2022, 2023, 2024, 2025, et finalement 2026. Dans cette convention signée par la Région, il y a ce que j’appelle une porte de sortie. C’est une condition suspensive qui stipule que si le bâtiment brut ne m’est pas remis à une certaine date, j’ai le droit de me retirer sans obligation envers quiconque. »

Et quelle est cette date ?

« Le 31 mars 2026. On peut dire que c’est tard dans le projet. Oui, mais c’est une porte de sortie et j’ai choisi de l’utiliser, car je ne sais pas combien de temps ces travaux vont encore durer. En 2019, j’avais 65 ans et si le musée doit ouvrir en 2029, j’en aurai 75. C’est dix ans de plus dans ma vie. J’ai encore beaucoup d’énergie et je vais préparer quelque chose d’autre pour l’avenir. »

Le montage financier semble poser problème. Oui, on vous livre le bâtiment, mais vous devez prendre en charge les aménagements intérieurs. Cela coûte cher ?

« Nous parlons de trois ascenseurs, de toute l’électricité, de la plomberie, des sanitaires, de la sécurité, et évidemment de l’ameublement et de la scénographie. Au départ, en 2017, nous avions estimé que ces travaux coûteraient 4,5 millions d’euros. Mais vous imaginez bien qu’en dix ans, ces 4,5 millions sont devenus 7 millions, voire plus, en raison de l’augmentation des coûts des matériaux et des problèmes internationaux. Et là, je ne peux plus. N’oubliez pas que nous n’avons pas un centime de subventions, pas de soutien, pas d’aide. Je dois réunir des fonds privés. L’équation économique est impossible. »

« Ils sont en négociation, j’espère qu’ils aboutiront. »

Que faire alors de ce bâtiment ?

« La Région a construit ce bâtiment en précisant avec l’architecte qu’il pourrait être utilisé pour d’autres projets, il n’est pas conçu uniquement pour le mien. La Région en est propriétaire et j’espère de tout cœur, j’en suis sûr, qu’il servira à d’autres personnes. »

Y a-t-il des pistes de repreneurs ?

« Plusieurs pistes, oui. Je ne suis pas contraint de trouver un remplaçant. Ce n’était pas prévu dans la convention. Mais j’ai trouvé judicieux d’essayer de présenter des personnes intéressées. J’ai déjà contacté deux projets. Ils sont en négociation et j’espère qu’ils réussiront. Je leur souhaite bonne chance pour trouver le financement. Pour ma part, je me retire de l’aventure. »

On vous sent ému. Êtes-vous également déçu du soutien reçu de la Région ou de la Belgique en général ?

« Déçu, oui. Vous savez, j’ai eu maintes occasions de l’être au cours de ce projet. On m’a proposé de réaliser ce musée dans le sud de la France, entre Aix et Avignon, ou à Paris ou Genève, dans des conditions très avantageuses. Mais j’ai toujours répondu non merci. Je suis né à Bruxelles, je vis à Bruxelles, le Chat est belge, et je trouve normal de partager avec mes concitoyens cette chance artistique que j’ai eu pendant 50 ans. Imaginez si j’avais accepté l’une de ces propositions : le musée serait déjà ouvert depuis des années et je serais perçu comme un traître. En choisissant de le maintenir à Bruxelles, j’ai été confronté, en 2021 ou 2022, à une vague de haine de ceux qui estimaient illégitime qu’un artiste s’approprie un tel projet, alors qu’il s’agissait d’un musée partagé. Mais je suis quelqu’un qui regarde les choses avec philosophie, je n’ai pas de temps à perdre avec la rancœur. Je préfère m’orienter vers l’avenir. Je vais tout faire pour trouver une solution pour nous et offrir quelque chose aux Bruxellois et à mon pays. »