France

Affaire Patrick Bruel : choc des accusations, quelles raisons derrière ?

Thierry Ardisson présente Patrick Bruel comme un sex-symbol sur le plateau de Salut les Terriens le 14 janvier 2017. Patrick Bruel a été mis en examen mercredi pour viol, tentative de viol, agression sexuelle et harcèlement sexuel.

«Un sex-symbol ! » C’est ainsi que Thierry Ardisson décrit Patrick Bruel sur le plateau de Salut les Terriens le 14 janvier 2017, lors d’une émission dédiée à l’anniversaire de la « Bruelmania ». « Dans le public ce soir, qui serait prêt à coucher tout de suite avec Patrick Bruel ? », interroge l’animateur. Quelques réactions enthousiastes se font entendre. Maud Fontenoy rétorque, quant à elle, par un « non » sans appel, laissant transparaître un léger malaise. Ce soir-là, personne ne semblait vouloir l’écouter.

Près de dix ans plus tard, cette séquence prend une toute autre dimension. Patrick Bruel a été mis en examen mercredi pour viol, tentative de viol, agression sexuelle et harcèlement sexuel. Il conteste les accusations portées contre lui et demeure présumé innocent. Cependant, des témoignages le visaient depuis le début des années 2000, et des signalements avaient été déposés auprès de la justice – sans suite. Pour comprendre cette situation, il faut prendre en compte l’image qu’a Patrick Bruel dans le paysage collectif français.

Le cinéma le découvre en 1979

Né en 1959 à Tlemcen, au sein d’une famille juive séfarade, Patrick Maurice Benguigui arrive en France après l’indépendance algérienne. Il est révélé au grand public en 1979 dans Le Coup de Sirocco d’Alexandre Arcady, où il interprète un jeune pied-noir déchiré entre deux mondes – devenant ainsi l’une des rares personnalités à revendiquer publiquement cet héritage, au point d’enregistrer des albums en judéo-espagnol.

Sa carrière d’acteur ne faiblit pas. En 1985, Profs de Patrick Schulmann, où il partage l’affiche avec Fabrice Luchini, attire près de trois millions de spectateurs. Le ton est donné : Bruel s’illustre dans des comédies populaires à succès, telles que Le Jaguar de Francis Veber en 1996. Cependant, l’acteur ne se limite pas à ce registre. Ses participations à des films de Claude Lelouch, Michel Deville, Pierre Jolivet ou Georges Lautner témoignent de sa capacité à servir des récits plus ambitieux.

Au théâtre, la situation est similaire. En 2010, Le Prénom est présenté à guichets fermés pendant dix mois au Théâtre Édouard VII – adapté pour le cinéma en 2012, avec une nomination au César du meilleur acteur en 2013. Quinze ans plus tard, Patrick Bruel était de retour sur scène depuis le 27 janvier 2026 dans Deuxième partie, une pièce de Samuel Benchetrit. Encore une fois, les salles étaient pleines chaque soir.

La chanson le transforme en idole

C’est une chanson légère, presque banale – une rupture racontée avec la désinvolture d’un jeune homme de 24 ans. Mais lorsque Pascal Sevran la diffuse dans La Chance aux chansons en 1984, Marre de cette nana-là ! propulse Patrick Bruel en tête des classements musicaux.

En 1989, l’album Alors regarde – Casser la voix, Place des Grands Hommes, J’te l’dis quand même – occupe le haut des charts du Top 50 pendant près de deux ans, écoulé à plus de 2 millions d’exemplaires. C’est le début de la « Bruelmania » : des milliers de fans hurlent « Patriiiick » et s’évanouissent lors de concerts complets. « Vous vous rappelez Patrick de l’époque où vous étiez les Beatles », résume parfaitement Thierry Ardisson en 2017.

Et ce succès ne faiblira pas ! Patrick Bruel, c’est 15 millions d’albums vendus en quarante ans de carrière, neuf albums studio, cinq numéros un en France. En 2018, Ce soir on sort est certifié double platine avec plus de 200.000 exemplaires écoulés, et plus de 200.000 billets de sa tournée vendus avant même la sortie de l’album. En 2022, Encore une fois, son dixième album studio, est certifié disque d’or. Dans un paysage musical où les ventes physiques s’effondrent, c’est loin d’être négligeable.

Un artiste engagé dans de nobles causes

À cette popularité s’ajoute une image d’homme de bien. Il rejoint SOS Racisme, prend publiquement position contre le Front national en 1995, et déplace ses concerts prévus dans des villes dirigées par un maire frontiste vers des villes voisines. En 1991, sur le plateau de 7 sur 7 d’Anne Sinclair, il déclare : « Il y a des problèmes énormes, mais le Front national n’en résoudra jamais aucun. C’est la même chose que la drogue. Et c’est une drogue dure en plus. » En 2002, il appelle à voter massivement pour Jacques Chirac afin de barrer la route à l’extrême droite. Jean-Marie Le Pen lui rend bien cet affrontement : en 2014, il propose de le placer en tête d’une « fournée » d’artistes à exclure des villes FN – un propos qui lui vaudra un procès pour provocation à la haine raciale, conclut par une relaxe en 2021.

Depuis 1993, il est l’artiste qui a toujours participé aux Enfoirés – trente-trois participations, un record. L’homme qui chante Barbara. L’ex-mari d’Amanda Sthers, écrivaine féministe. Une star même dans les maisons de retraite, où l’on chante Mon amant de Saint-Jean en pensant à lui. Un homme bien, engagé, du bon côté.

Ce socle de valeurs, partagé avec Jean-Jacques Goldman – le refus du racisme, de la méchanceté, d’un capitalisme indigne – assure une fidélité indéfectible de son public.

C’est cette carapace qui a longtemps étouffé les voix critiques. Sur le plateau de Thierry Ardisson, ce soir de janvier 2017, le « non » de Maud Fontenoy n’avait pas sa place. Il l’a, aujourd’hui.