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Coupe du Monde au Mexique : ferveur populaire et colère sociale.

La mascotte de la Coupe du Monde de Football au Mexique a été installée sur la place du Zócalo à Mexico, devenant une attraction très populaire pour les supporters. Plus de 130 000 personnes sont toujours portées disparues au Mexique, une crise liée en grande partie à la guerre contre les cartels.


Difficile de manquer l’énergie qui règne depuis plusieurs semaines dans les rues de Mexico. Entre fierté nationale et effervescence touristique, certains habitants voient dans l’organisation de ce mondial l’occasion d’offrir une vitrine exceptionnelle. C’est le cas de Temi, rencontrée sur place par la RTBF : « Je suis très heureuse que les gens viennent visiter notre pays et, bien sûr, cela va apporter beaucoup de bénéfices tant sur le plan économique que culturel ; notre culture va se diffuser davantage. »

Cependant, cet enthousiasme n’est pas partagé par tous. À mesure que la compétition se rapproche, la pression immobilière à Mexico semble s’intensifier, rendant la situation intenable pour certains locataires. Le bâtiment « edificio Isabel », un immeuble Art Déco datant des années 1930 et situé près des quartiers centraux, en est l’illustration. Avec une soixantaine d’appartements, un tiers d’entre eux est désormais vide. Les travaux se sont multipliés dans l’immeuble depuis l’année dernière, et plusieurs locataires ont récemment appris que leur bail ne serait pas renouvelé.

Monica, qui y habite depuis 17 ans, déclare : « Dans les mails de non-renouvellement de bail que nous avons reçus des propriétaires, il est clairement indiqué qu’ils devaient transformer les logements pour en faire plus, afin d’augmenter leurs bénéfices. » Organisés en collectif, les locataires concernés dénoncent des expulsions silencieuses qui les plongent dans la vulnérabilité, pressés de trouver un autre logement alors que les loyers ont explosé dans la ville. Bien que ce phénomène de gentrification ne soit pas nouveau à Mexico, ils constatent qu’il s’est intensifié avec l’approche du Mondial. Monica affirme : « Les touristes cherchent à louer un chouette endroit où rester, un peu moins cher qu’un hôtel. Mais pour nous qui vivons ici… on nous expulse de nos logements. Je trouve ça surprenant que, pour les quelques matchs qui auront lieu ici en ville, tout cela soit en train de se produire, non ? »

À travers cette vitrine contestée, la ville de Mexico attend cinq matches. Dans les zones stratégiques, des rénovations ont été effectuées : fresques de footballeurs, immenses panneaux de la FIFA sur les façades, rénovations autour du stade Azteca. Toutefois, ces aménagements sont souvent perçus comme superficielles par de nombreux habitants.

Les mobilisations contre la FIFA se sont multipliées ces dernières semaines. Lors d’une action symbolique, des militants ont recouvert des fresques officielles de leurs revendications, portant un message au bout de la bombe aérosol : « El Mundial no ès par pueblo » (« La Coupe du monde n’est pas pour tout le monde »). Le graffeur résume ainsi le sentiment : « Ce n’est pas pour les gens d’ici, pour le peuple, pour ceux qui viennent d’en bas, ceux qui vivent dans la pauvreté, qui n’ont rien et qui ne feront que regarder tout ça à la télé ou dans un bar. »

Dans ces mobilisations, les collectifs de proches de disparus profitent de la visibilité internationale pour sensibiliser à leur cause. Au Mexique, plus de 130 000 personnes sont toujours portées disparues, en grande partie à cause de la guerre contre les cartels, une crise que les autorités sont accusées de minimiser. Daniela González, du collectif Una Luz en el Camino, recherche son fils disparu en 2022, alors qu’il avait 16 ans. « Malheureusement, la majorité des familles qui sont ici cherchent leurs proches depuis de nombreuses années, à cause de négligences et d’omissions dans le traitement des cas de chacune de ces personnes. Malheureusement, la Coupe du monde va passer, et nous, les familles, continuerons à mener le même combat, avec la même douleur, à la recherche de nos proches, » soupire-t-elle.

En marge des « madres buscadoras » (mères chercheurs), des manifestants venus de toute la ville dénoncent la hausse des prix, les problèmes de mobilité et de pénurie d’eau, tous attribués à l’organisation du Mondial qu’ils appellent à boycotter. Natalia Lara, militante anti-FIFA, explique : « On appelle à ne pas acheter de billets pour les matchs, ils sont de toutes façons inabordables pour nous les Mexicains, et on appelle à ne pas consommer les produits sponsors de la Coupe du monde. » Dans le quartier populaire de Santa Úrsula Coapa, adjacent au stade Azteca, le ressentiment est profondément ancré. Rubén Ramírez, représentant autochtone, déclare : « Dans ce quartier, nous n’avons ni terrain de sport, ni centre de santé, ni école. Mais nous avons un stade qui nous exploite, qui nous dépouille. On a vécu deux Coupes du monde, en 1970 et en 1986. Et elles ne nous ont rien apporté ! Vous pouvez le constater par vous-mêmes, faites le tour du quartier et vous verrez que nous sommes complètement abandonnés. »

Face à ces critiques, le gouvernement mexicain mise sur les retombées économiques. Les autorités espèrent environ 3 milliards de dollars de retombées, notamment grâce au tourisme et à la consommation. En dehors du Mondial officiel, elles soutiennent également des initiatives à une autre échelle. Dans le parc Chapultepec, une alternative humaine à la Coupe du monde, la « Copa del Barrio », vise à valoriser le football de rue et à le rendre accessible à tous. Javier Cruz, organisateur, déclare : « Je pense que le foot ressemble de moins en moins aux gens et, disons, de plus en plus aux grands entrepreneurs ou à la classe aisée… Pourtant, c’est justement pour cela que ce projet existe, pour que tout le monde puisse profiter du football de la même manière. »

Le projet soutenu par le ministère mexicain de la culture vise également à susciter l’enthousiasme à l’approche du tournoi. Javier prévoit : « Je pense que cela va générer une vraie ferveur, tant dans des événements comme celui-ci que pendant la Coupe du monde… une grande passion au sein de la population mexicaine. » Malgré les tensions, l’espoir d’une unité collective demeure, loin de l’aspect commercial de la Coupe du monde. Le Mexique souhaite revendiquer son football populaire, passionné et profondément ancré dans son identité.