France

Arrêt du Scaf : « La France souhaite un avion polyvalent, mais ne peut pas »

L’Allemagne a annoncé lundi l’arrêt du projet Scaf, lancé en 2017 par Berlin et Paris, rejoint par Madrid. La ministre des Armées Catherine Vautrin a assuré que « la quasi-totalité » des 2,5 milliards d’euros engagés jusqu’à présent pour développer le Scaf « vont nous permettre de continuer à travailler sur un avion de chasse à l’horizon 2040 ».


Sous assistance respiratoire depuis plusieurs mois, le projet Scaf – Système de combat aérien du futur –, également désigné comme « avion de combat du futur », est désormais considéré comme mort et enterré.

L’Allemagne a annoncé lundi l’arrêt de ce programme lancé en 2017 par Berlin et Paris, auquel s’est joint Madrid par la suite. L’Elysée a confirmé son impossibilité de maintien. 20 Minutes fait le point sur la fin de ce qui devait être l’un des plus importants programmes européens de défense des décennies à venir, ainsi que sur ses conséquences.

C’était quoi le Scaf ?

Ce projet visait à doter les trois pays concernés d’un chasseur de sixième génération d’ici 2040, afin de remplacer progressivement le Rafale de Dassault et l’Eurofighter, partiellement fabriqué par Airbus. Il reposait sur trois piliers : un avion chasseur de nouvelle génération (le NGF, new generation fighter), des drones collaboratifs et un « combat cloud », un logiciel partagé. L’ensemble du projet, financé à hauteur d’un tiers par les trois pays partenaires, était estimé à environ 100 milliards d’euros.

Pourquoi ça n’a pas fonctionné ?

Des tensions ont émergé au fil des ans entre les industriels Dassault et Airbus. Éric Trappier, PDG de Dassault, a souvent dénoncé « une organisation complexe » et une « opposition de style » entre les partenaires, en plaidant pour un leadership clair sur la partie avion de combat. Jean-Louis Thiériot, député de la Seine-et-Marne (Droite Républicaine) et membre de la commission de défense, a déclaré : « L’autre facteur est que les Allemands ont exigé un transfert des droits de propriété intellectuelle de Dassault, ce qui a mené à une impossibilité de coopération. »

Le consultant en risques internationaux Stéphane Audrand estime cependant que « cette brûlante question de la propriété intellectuelle » n’est qu’une partie apparente d’un problème plus vaste.

« « La réalité est que ça ne pouvait pas marcher parce que nous ne voulions pas la même chose, dit-il. La France désirait un avion capable de tout faire, y compris de transporter l’arme nucléaire, mais qu’elle ne peut pas se payer. Dès 2018, les Allemands ont annoncé qu’ils achèteraient du F-35 américain pour la capacité nucléaire aérienne. Au final, la seule raison pour laquelle l’Allemagne envisageait de payer pour des capacités dont la France a besoin était d’obtenir en retour les propriétés intellectuelles de l’avion, un cadeau que l’État français ne pouvait pas faire, puisque cela appartient à un groupe privé, Dassault. » »

Avec le recul, on s’aperçoit qu’il s’agissait surtout « d’un programme conçu comme une ambition politique, sans réalité industrielle assumée, » ajoute Jean-Louis Thiériot. « La leçon à en tirer est qu’une coopération fonctionne lorsque la volonté industrielle est présente. Les grandes coopérations décidées par le haut finissent par échouer. »

Dès le lendemain de l’annonce de la fin du Scaf, Airbus a transmis au gouvernement allemand une proposition pour développer un chasseur de sixième génération, nommé « Team Gen 6 », en collaboration avec sept autres partenaires, dont le constructeur européen de missiles MBDA et le motoriste allemand MTU Aero Engines.

Jean-Louis Thiériot note : « Ce n’est pas un hasard que l’on sorte un autre programme aussi rapidement. En clair, c’était planifié, ce qui montre que la France n’est pas totalement sortie de l’illusion du couple franco-allemand, tandis que l’Allemagne l’est. La relation franco-allemande est essentielle, mais pas plus qu’avec la Pologne ou l’Angleterre. »

France et Suède, nouveaux « BFF » pour mener un programme d’avion de sixième génération ?

Le PDG de Dassault a constamment affirmé que l’entreprise serait capable de tout réaliser « toute seule ». Mercredi, la ministre des Armées, Catherine Vautrin, a assuré aux sénateurs que « la quasi-totalité » des 2,5 milliards d’euros engagés jusqu’à présent pour le développement du Scaf « nous permettra de continuer à travailler sur un avion de chasse d’ici 2040 ». Si le calendrier semble (très) ambitieux, le problème reste entier : « La France ne peut pas se financer seule un chasseur de sixième génération, » souligne Stéphane Audrand.

Jean-Louis Thiériot conclut : « Cela faisait longtemps que je demandais un plan B, nous y sommes. Ce sera forcément un programme piloté par Dassault, mais dans lequel il faudra établir des partenariats, je pense notamment aux Suédois, car l’avion Gripen de Saab arrive en fin de développement et nous avons une relation de grande qualité. »

Stéphane Audrand demeure sceptique : « Je ne suis pas sûr que cela intéresse davantage la Suède d’avoir un avion capable de porter l’arme nucléaire. Je ne pense pas que les relations seraient plus simples entre Dassault et Saab. » D’autres sources suggèrent que Dassault pourrait envisager des partenariats avec des pays comme les Émirats ou l’Inde, « ce qui n’a pas beaucoup de sens, » estime Stéphane Audrand.

Le Rafale F5 pour patienter ?

Jean-Louis Thiériot estime qu’il faut « rester calme » dans ce dossier, « car d’ici 2033, le Rafale doit être porté au format F5, ce qui le rendra opérationnel pendant encore vingt ans. Nous avons donc entre 20 et 25 ans devant nous pour parvenir à un chasseur de nouvelle génération. C’est un projet nécessitant un budget conséquent, mais étalé sur 20 ans, ce n’est pas insoutenable. »

Le Rafale F5 bénéficiera d’un nouveau moteur « T‑REX », doté de capacités de propulsion renforcées, qui doit préfigurer le moteur du chasseur de sixième génération. La connectivité du Rafale sera également améliorée avec des premières expérimentations incluant des drones accompagnateurs d’ici 2028.

« Nous aurions préféré aller directement au chasseur de sixième génération plutôt que de passer par le F5, qui permet à Dassault d’étendre la durée de vie du Rafale, » analyse Stéphane Audrand. « Je reste convaincu qu’aujourd’hui, la meilleure option sera de réduire certaines spécifications de notre futur avion de chasse, et que l’appareil que nous pourrons nous permettre ne correspondra pas à l’idéal souhaité avec le Scaf. »