Tunisie

Rompre le linéaire : repenser l’industrie au-delà du recyclage.

L’économie circulaire ne peut plus se limiter au seul recyclage, et elle repose sur une réflexion globale qui commence dès la conception du produit. Mohamed Ben Salah a précisé que les Tunisiens disposent déjà d’une culture favorable à cette transition, et les pratiques de réemploi, de réparation et de valorisation des objets font depuis longtemps partie des habitudes de consommation locales.

Face à l’épuisement progressif des ressources et à l’accroissement des exigences de compétitivité, l’économie circulaire ne peut plus se cantonner au recyclage. Les industriels doivent désormais repenser l’ensemble du cycle de vie des produits pour rompre avec le modèle industriel linéaire et inscrire la création de valeur dans une approche plus durable.

La Presse— Lors d’un débat organisé par la Chambre de commerce et d’industrie tuniso-française (Ccitf) sur l’économie circulaire, l’expert en solutions environnementales, Mohamed Ben Salah, a animé une conférence où il a exposé les principaux leviers qui pourraient transformer l’économie circulaire en un modèle économique intégré pour les entreprises et, plus largement, pour le secteur industriel.

Mettant en avant la nécessité d’un changement de fond dans l’approche, l’expert a souligné que dans l’économie circulaire, la notion même de déchet n’existe pas. Passer d’une économie linéaire, énergivore et consommatrice de matières premières à une industrie qui repense la conception des produits, leur fabrication, leur marketing et leur transport représente aujourd’hui un défi majeur, particulièrement dans un contexte de raréfaction des ressources et d’augmentation des coûts de production, notamment énergétiques. «Il s’agit d’un cycle vertueux dans lequel chaque produit devient la matière première d’un autre», a-t-il précisé.

Ben Salah a ajouté que l’industrie tunisienne repose encore largement sur un modèle linéaire désormais épuisé, en raison des limites des ressources disponibles et d’une situation environnementale marquée par la saturation des décharges.

«L’économie circulaire ne se limite pas au recyclage, qui intervient en fin de vie du produit. Elle nécessite une réflexion globale qui débute dès la conception et se poursuit jusqu’à la transformation finale en nouvelle ressource pour alimenter un nouveau cycle de production», a-t-il indiqué.

Selon lui, si l’industrie tunisienne persiste dans son modèle linéaire actuel, elle risque de faire face à de sérieux problèmes de compétitivité dans un environnement économique en mutation rapide. L’expert a également affirmé que, bien que le recyclage soit nécessaire, il ne suffit plus à lui seul.

Il est, selon lui, ni rentable ni bancable. Le traitement de produits devenus de plus en plus complexes requiert d’importantes quantités d’énergie et des investissements élevés. «Le modèle économique du recyclage n’est pas viable à lui seul. Aujourd’hui, il fonctionne grâce aux subventions. Le jour où celles-ci disparaîtront, une grande partie des usines s’arrêtera», a-t-il commenté.

Les quatre piliers nécessaires

Bien que certaines expériences fructueuses existent déjà en Tunisie, l’enjeu dépasse largement la seule question du recyclage, affirme-t-il. Il s’agit de réorganiser un système de production totalement repensé, qui ne repose pas uniquement sur le traitement des produits en fin de vie. Ben Salah estime, par ailleurs, que les Tunisiens possèdent déjà une culture favorable à cette transition.

Les pratiques de réemploi, de réparation et de valorisation des objets font depuis longtemps partie des habitudes de consommation locales. «Les générations précédentes pratiquaient déjà l’économie circulaire. Aujourd’hui, il nous appartient, en tant qu’industriels, d’adapter cette philosophie à nos installations et à nos usines», a-t-il continué. Pour réussir cette transition, l’expert identifie quatre leviers essentiels.

Le premier consiste à promouvoir l’écoconception à travers des produits faciles à réparer, démontables et recyclables, afin de rompre avec la logique de l’obsolescence programmée. «Aujourd’hui, de nombreux produits ont une durée de vie très courte avant de finir dans des décharges déjà saturées, avec des matières valorisables dont le coût est élevé», a-t-il expliqué. Le deuxième levier repose sur une gestion améliorée des boucles techniques et biologiques, dont l’objectif est de préserver la valeur des matériaux et des produits le plus longtemps possible, en évitant leur dégradation ou dévalorisation au fil des cycles d’utilisation.

Le troisième pilier concerne l’économie de la fonctionnalité, un modèle permettant au propriétaire d’un bien ou d’une matière de commercialiser un service plutôt qu’un produit, tout en conservant le contrôle des ressources utilisées. Enfin, le quatrième levier se focalise sur la relocalisation des flux industriels via la création de zones industrielles spécialisées par activité. Une telle organisation pourrait réduire les transports inutiles, limiter les coûts logistiques et optimiser les échanges de matières entre entreprises.

«Ces quatre leviers, qui vont bien au-delà du simple recyclage, peuvent rapidement activer le potentiel de l’économie circulaire et accélérer sa mise en œuvre dans l’industrie», a-t-il conclu.