Belgique

Une CEO dévoile son salaire de 10.000 euros par mois : transparence salariale en Belgique ?

La start-up belge Payflip a lancé une campagne publicitaire avec le portrait de Maura Nachtergaele, son CEO, affichant le texte « Je gagne 10.000 euros bruts par mois ». Selon une étude de Partena Professional, seulement 4 travailleurs sur 10 en Belgique savent combien gagne leur collègue le plus direct.


Imaginez que sur le chemin de votre travail, vous rencontriez un immense panneau publicitaire affichant le portrait de votre PDG avec le texte « Je gagne 10.000 euros bruts par mois ». C’est l’action de communication de la start-up belge Payflip, qui a récemment attiré l’attention des médias en Flandre.

« Nous avons voulu éviter que le sujet de la transparence salariale ne soit abordé de manière complexe et technique. Notre intention était de traiter la rémunération de manière moderne et accessible », explique Maura Nachtergaele, 33 ans, PDG et cofondatrice de Payflip, qui figure sur le panneau publicitaire.

Fondée il y a six ans, sa société a mis en place une matrice salariale dès l’embauche de leur premier employé. À ce jour, l’entreprise compte environ cinquante salariés. Elle précise : « Nos employés ont un accès complet, à tout moment, à la politique salariale de Payflip. Ils savent combien gagnent leurs collègues. »

### Dévoiler son salaire : un tabou bien belge

En Belgique, aborder le sujet de l’argent reste très personnel : une étude de Partena Professional menée avec l’économiste Stijn Baert révèle que seuls 4 travailleurs sur 10 connaissent le salaire de leur collègue le plus proche.

Au travail comme en dehors, les Belges évitent de parler de rémunération. 7 Belges sur 10 ignorent même le salaire de leur meilleur ami, tandis que 42% connaissent celui de leur père et 48% celui de leur mère.

Malgré la persistance de ce tabou, les Belges semblent paradoxalement ouverts à la discussion : 7 travailleurs sur 10 accepteraient que leurs collègues soient informés de leur salaire. On note une différence marquée entre le nord et le sud du pays : les néerlandophones se montrent plus disposés à parler de salaires (75%) que les francophones en Belgique (60%).

« Notre étude montre que 14% des travailleurs belges se sentent à l’aise pour discuter de leur salaire. En revanche, 50% avouent ne pas du tout apprécier d’aborder ce sujet. Ce qui semble vraiment les gêner, c’est d’entamer la conversation », conclut Yves Stox, consultant principal chez Partena Professional.

### Une directive européenne pour réduire l’écart de salaire homme/femme

La start-up flamande a lancé cette campagne à un moment opportun : la Belgique doit appliquer, le 7 juin, une directive européenne sur la transparence salariale.

« Cette directive adoptée en 2023 a pour objectif de réduire l’écart salarial entre les hommes et les femmes, qui s’élève actuellement à 11,1% en moyenne au sein de l’Union européenne », résume Yves Stox. « En favorisant une plus grande transparence, les travailleurs disposeront de meilleurs outils pour négocier leur salaire. »

Concrètement, les candidats auront accès à des informations sur les salaires avant le premier entretien d’embauche. Chaque salarié pourra également demander la rémunération moyenne de ses collègues occupant un poste similaire. Les entreprises devront formaliser une politique salariale précise, indiquant comment les salaires sont déterminés et comment ils évoluent.

Contrairement aux idées reçues, ces obligations s’appliquent à toutes les entreprises : « Ces règles de transparence s’appliquent à toutes les entreprises, y compris les PME. Néanmoins, la rédaction d’un rapport détaillé sur l’écart salarial entre les hommes et les femmes, prévue pour 2027, ne sera obligatoire que pour les entreprises de plus de 150 personnes », précise Yves Stox.

### Les entreprises et les politiques belges à la traîne

À l’approche de cette échéance, la dernière étude de Partena Professional révèle une situation préoccupante : en janvier/février 2026, un employeur belge sur cinq n’était toujours pas informé de cette directive.

Autre donnée alarmante : 36% des employeurs n’avaient pas encore mis en place de mesures pour se conformer à la législation sur la transparence salariale.

Ainsi, d’un côté, les entreprises semblent peu prêtes. De l’autre, le monde politique traîne. D’après le quotidien L’Echo, le ministre fédéral à l’Emploi, David Clarinval, a écrit à la Commission européenne pour demander un report de six mois sur la transposition de cette directive.

Yves Stox souligne plusieurs obstacles causant ce retard : « C’est un sujet juridiquement et techniquement complexe. Adopter une loi ne suffit pas ; les partenaires sociaux doivent également s’accorder pour adapter les conventions collectives de travail. De plus, la Belgique a déjà une législation sur la transparence depuis 2012 : faut-il la conserver, l’adapter ou en créer une nouvelle ? »

### Un tabou bientôt brisé, mais bénéfique sur le long terme

Briser le tabou de la transparence salariale ne sera pas sans difficultés, prédit Yves Stox. « Au départ, c’est difficile. Quand les salaires deviennent visibles, même s’il s’agit de chiffres moyens, cela peut engendrer des jalousies et des tensions. Mais cela signifie aussi qu’il y a quelque chose à corriger. »

Lors de l’émission De Afspraak (VRT), lorsque la journaliste Fatma Taspinar a demandé le salaire de ses invités, la gêne s’est immédiatement installée : à part Maura Nachtergaele, les trois autres participants n’ont pas osé déclarer le montant de leur salaire. « Le tabou demeure bien présent », commente la PDG de Payflip.

Depuis le lancement de la campagne, Maura Nachtergaele a reçu de nombreuses critiques pour avoir osé rendre son salaire public. Néanmoins, elle se réjouit de l’impact de la campagne : « La transparence salariale est non seulement un moyen de réduire les inégalités entre hommes et femmes, mais également un outil stratégique de gestion des ressources humaines pour attirer, retenir et motiver les talents. »