Cinéma – « À la recherche de cheikh Muheiddin » : quête de soi et de la foi
Nacer Khemir a réalisé un docu-fiction en 2012 intitulé «A la recherche de cheikh Muheiddin», qui a fait l’objet d’une projection-débat à la Maison de la culture Ibn-Rachiq. Le film dure 3h00 et aborde pour la première fois dans le cinéma tunisien une thématique liée au mysticisme.

Ce long voyage met en lumière les influences durables que ce savant arabe a laissées derrière lui, impactant des générations de penseurs et de philosophes.
La Presse — Après sa trilogie du désert : « Les baliseurs du désert » (1984), « Le collier perdu de la colombe » (1991) et « Bab ‘Aziz » (2005), réalisés avec des moyens variés, Nacer Khemir se dirige en 2012 vers le docu-fiction avec le film « À la recherche de cheikh Muheiddin » (Looking for Muheiddin), projeté lors d’un débat à la Maison de la culture Ibn-Rachiq.
Dans ce documentaire hybride, le personnage principal, Nacer Khemir lui-même, traînant une petite valise rouge, apparaît dès les premières images dans un cimetière. Il vient d’enterrer sa mère et son père lui a confié un document à placer sur le mausolée du cheikh Muheiddin Ibn Arabi (1165–1240), considéré comme un des plus grands maîtres spirituels et métaphysiciens.
Originaire de Murcie en Andalousie, il débute très jeune un parcours mystique qui le mène à voyager à travers l’Andalousie, le Maghreb, l’Orient, en particulier l’Égypte, le Hedjaz, et le Yémen, avant de s’établir définitivement à Damas jusqu’à la fin de sa vie. Il met particulièrement l’accent sur l’amour, la beauté et l’unicité de l’être. Lors d’un passage en Tunisie pour rencontrer un disciple d’Abu Madyan, le cheikh Al Mahdawi, avec qui il engage une correspondance mystique, il commence à rédiger ses premiers ouvrages significatifs.
Nacer Khemir se lance alors à la recherche de cheikh Muheiddin pour lui apporter « Al Amana ». Cette investigation sur les traces du cheikh le conduit à travers plusieurs pays où il rencontre des penseurs, des universitaires et d’autres spécialistes d’Ibn Arabi, qui témoignent de leur expérience avec cet érudit.
Progressivement, l’enquête se transforme en une quête personnelle où le réalisateur tente de renouer avec ses origines, sa culture et son identité arabe, tout en mettant en perspective cheikh Muheiddin. Il parcourt neuf pays : de Grenade en Andalousie à Damas en Syrie, en passant par Fès, le Royaume-Uni, les États-Unis, la France, la Turquie, le Yémen et bien sûr la Tunisie. Ce long voyage révèle les empreintes persistantes laissées par ce savant arabe, qui ont influencé des générations de penseurs et de philosophes.
Parti avec des moyens financiers très limités, Nacer Khemir a dû recourir à des subterfuges pour réaliser cet opus de trois heures. Tirant parti des rencontres où il était invité pour parler de son parcours et de ses films, il a su créer des occasions pour recueillir des témoignages et filmer en amateur les lieux (mosquées, paroisses, mausolées) requérant des autorisations de tournage, souvent difficiles à obtenir sans budget significatif et dans l’urgence. Il a finalement reçu une aide à la finition de 80 000 dinars du ministère des Affaires culturelles.
L’intérêt du film réside non pas dans l’esthétique formelle, mais dans son approche singulière et sa thématique, explorée pour la première fois dans le cinéma tunisien. En raison de sa longueur et de sa démarche quelque peu didactique, l’œuvre n’est pas accessible à tous les spectateurs et s’adresse plutôt aux passionnés : penseurs, chercheurs, étudiants…
« À la recherche du cheikh Muheiddin » constitue une pérégrination à travers l’histoire et les lieux symboliques où se rencontrent croyances et diverses conceptions de la foi. Déchiffrer les codes du mysticisme à l’aide du cinéma n’est pas une tâche facile. Nacer Khemir a eu le courage et le mérite de revisiter ce patrimoine et de le mettre en avant, malgré toutes les contraintes et obstacles rencontrés.

