Histoire du bac en Tunisie : Origines d’un diplôme emblématique.
À la veille des épreuves du baccalauréat, plus de 151.000 candidats affronteront la session principale du 3 au 10 juin 2026. La première session du nouveau baccalauréat tunisien a été organisée à la fin de l’année scolaire 1956-1957.

Alors que les épreuves du baccalauréat approchent, avec plus de 151.000 candidats attendus pour la session principale qui se déroulera du 3 au 10 juin 2026, La Presse a jugé pertinent de retracer l’histoire de ce diplôme emblématique qui accompagne, depuis plus d’un siècle, les évolutions de la société tunisienne.
La Presse — Au fil des ans, le baccalauréat a reflété les mutations politiques, les ambitions éducatives et les aspirations des différentes générations au sein du pays. Introduit à la fin du XIXe siècle dans le cadre du système français, il a progressivement été adapté à la réalité tunisienne après l’indépendance, conservant longtemps un caractère solennel et hautement sélectif.
Les articles publiés sur le blog pédagogique, créé en 2013 par Hédi Bouhouch et Mongi Akrout, anciens inspecteurs généraux et responsables de la Direction générale des examens, offrent un aperçu de l’évolution de ce diplôme, qui reste l’un des symboles les plus marquants de la réussite scolaire en Tunisie.
« Le baccalauréat est le premier titre de distinction, c’est la première récompense et la première médaille ». Cette citation de Victor Hugo résonne particulièrement en Tunisie, où le baccalauréat a longtemps été considéré comme la clé pour accéder à l’université, à la fonction publique et à l’ascension sociale.
Chaque année, les résultats du baccalauréat suscitent un intérêt national. Cependant, peu de Tunisiens savent que cet examen, qui est devenu un véritable événement national, était pendant de nombreuses décennies réservé à une petite élite scolaire.
Une institution née sous la colonisation
L’histoire du baccalauréat en Tunisie débute en 1891, dix ans après le début de la colonisation française. À cette époque, l’examen est identique à celui qui a lieu en France, avec des programmes, des épreuves et des méthodes d’évaluation directement inspirés du système français. L’accès à l’enseignement secondaire est alors limité à une partie infime de la population tunisienne. Entre 1891 et 1916, seulement environ 120 Tunisiens obtiennent le diplôme, soit une moyenne d’environ cinq lauréats par an.
Dès lors, le baccalauréat devient un véritable privilège. Il facilite l’accès aux études supérieures et prépare les futures élites administratives, enseignants, médecins, avocats et hauts fonctionnaires du pays.
Parmi les lauréats célèbres, on retrouve Habib Bourguiba, qui obtient son baccalauréat en philosophie en 1924 au lycée Carnot de Tunis, qui deviendra plus tard le lycée pilote Bourguiba.
1957 : naissance du baccalauréat tunisien
L’indépendance, proclamée en 1956, marque le début d’une nouvelle ère pour le système éducatif tunisien.
À peine deux ans après l’établissement de la souveraineté, un décret du Premier ministre institue officiellement le « Baccalauréat de l’enseignement secondaire », accompagné d’un arrêté ministériel fixant les modalités d’organisation. À l’époque, le ministère de l’Éducation est dirigé par Lamine Chebbi.
La première session du nouveau baccalauréat tunisien a lieu à la fin de l’année scolaire 1956-1957. Cet événement symbolise la volonté du jeune État de construire progressivement son propre système éducatif.
Cela dit, la rupture avec le passé ne se fait pas instantanément. Le nouveau diplôme conserve encore bon nombre d’éléments hérités du protectorat.
Un examen organisé en deux étapes
Le premier baccalauréat tunisien est structuré en deux parties successives.
À l’époque, le secondaire se compose de six années d’études. La première partie du baccalauréat est passée à la fin de la 5e année, l’équivalent de l’actuelle 3e secondaire, tandis que la seconde se déroule à la fin de la 6e année, correspondant à l’actuelle classe de bac. Ce système sera en vigueur jusqu’aux réformes des années 1970. L’État adopte alors un baccalauréat unique à la fin de la 7e année et met progressivement fin aux épreuves orales, ouvrant ainsi une nouvelle ère pour l’examen.
L’admission à la deuxième partie est conditionnée par la réussite à la première, suivant une logique de sélection progressive des candidats.
L’époque redoutée des épreuves orales
Durant près de vingt ans après l’indépendance, le baccalauréat garde une caractéristique marquante qui a profondément marqué plusieurs générations : les épreuves orales.
Jusqu’en 1975, les candidats qui réussissent les épreuves écrites ne sont pas encore garantis d’obtenir leur diplôme. Ils doivent se présenter devant un jury pour passer des interrogations orales redoutées.
Ces épreuves touchent tant les disciplines littéraires que scientifiques. Les candidats sont interrogés individuellement et évalués non seulement sur leurs connaissances, mais aussi sur leur capacité de raisonnement et leurs aptitudes à défendre leurs réponses.
Les oraux se tiennent alors dans trois centres au niveau national : Tunis, Sousse et Sfax.
Pour de nombreux élèves venant de l’intérieur ou du Sud, cette étape exige de longs trajets et plusieurs jours loin de leur foyer.
Les témoignages d’anciens bacheliers mentionnent encore aujourd’hui l’atmosphère solennelle qui régnait dans ces centres où se décidait une partie cruciale de leur futur universitaire.
Réussir les écrits ne constitue qu’une première étape. Le verdict final ne tombait qu’après les délibérations des jurys d’oral.
Deux sessions, mais une seconde chance exigeante Le système du baccalauréat comportait alors deux sessions.
La première avait lieu en juin, à la fin de l’année scolaire, tandis que les candidats ajournés pouvaient tenter leur chance lors de la session de septembre.
Cependant, contrairement au système actuel, cette deuxième session n’équivalait pas à un simple rattrapage. Les candidats qui avaient l’autorisation de se représenter devaient repasser toutes les épreuves, y compris celles où ils avaient obtenu la moyenne en juin.
Aucune note n’était conservée. Les candidats repartent pratiquement de zéro et devaient prouver à nouveau leurs compétences dans toutes les matières.
Cette règle renforçait le caractère sélectif du baccalauréat et imposait aux élèves un effort considérable durant les vacances d’été.
Les premiers résultats du baccalauréat national
La première session organisée après l’indépendance a réuni près de 1.900 candidats, dont environ 1.400 rien qu’à Tunis. Plus de 600 élèves réussissent à obtenir leur diplôme et une cinquantaine décrochent la mention « Très bien », très prisée à l’époque. Les statistiques de l’année scolaire 1957-1958 indiquent que les effectifs restent encore relativement limités dans quelques filières.
Dans les sections Philosophie et Sciences, 37 candidats se présentent aux deux sessions. Vingt-deux d’entre eux sont finalement admis.
La session de juin compte 15 admis sur 26 candidats, soit un taux de réussite proche de 58 %. Pour septembre, 7 candidats sont admis sur 11 présentés, avec un taux dépassant 63 %.
Les résultats sont particulièrement élevés dans les deux sections :
• 85,7 % de réussite en sciences ;
• 83,3 % de réussite en philosophie.
Ces chiffres soulignent un système encore très sélectif, réservé à une minorité d’élèves ayant déjà surmonté plusieurs filtres scolaires.
1976 : le tournant de la modernisation
L’année 1976 constitue une date clé dans l’évolution du baccalauréat tunisien.
La réforme de l’enseignement mise en place cette année-là entraîne une modernisation significative de l’examen. Les épreuves orales disparaissent progressivement, indiquant la fin d’une tradition héritée du modèle éducatif français traditionnel. Le baccalauréat devient essentiellement écrit. Les programmes sont uniformisés, les filières réorganisées et l’ensemble du système adapté à l’accroissement rapide de l’enseignement secondaire. Cette évolution accompagne la démocratisation de l’école tunisienne et l’afflux croissant d’élèves dans les lycées.
Un diplôme qui continue de faire rêver
Aujourd’hui, le baccalauréat n’est plus l’examen réservé à quelques privilégiés qu’il était au début du XXe siècle. Chaque année, des dizaines de milliers de candidats se présentent dans toutes les régions du pays.
Malgré les réformes successives, les changements de programmes et les évolutions du système éducatif, le bac conserve une importance symbolique exceptionnelle. Pour de nombreuses familles tunisiennes, il reste le premier grand accomplissement scolaire et le sésame pour accéder aux études supérieures.
De l’époque des oraux centralisés à Tunis, Sousse et Sfax aux sessions modernes qui engagent l’ensemble du territoire national, l’histoire du baccalauréat illustre également celle de la démocratisation de l’éducation en Tunisie et des espoirs que la société continue de placer dans son école.
(À suivre)

