Une journée avec un batelier : 460 tonnes de malt, 25 camions ici.
Damien vit sur sa péniche une semaine sur deux et a choisi de ne pas imposer ce mode de vie à sa compagne. En 2024, 26 bateliers ont pris leur pension, alors qu’il n’y en a eu que 24 pour prendre la relève cette année-là.

Bienvenue à bord
Damien reçoit ses visiteurs avec simplicité. « Bienvenue à bord. Vous pouvez me suivre. » Avant même de découvrir le bateau, une règle s’impose : « On a une petite tradition en batellerie, c’est qu’on retire ses chaussures quand on rentre. »
Le salon, la petite cuisine, les deux chambres identiques : chaque mètre carré est optimisé. « Sur un bateau, il faut maximiser la place pour avoir le maximum de place dans la cale de chargement« , explique le jeune capitaine. « Tout est réduit au minimum. »
Bien que certains vivent 100% du temps sur leur bateau, Damien a choisi de ne pas imposer ce mode de vie à sa compagne et ne réside sur sa péniche qu’une semaine sur deux.
Un trajet de 75 kilomètres en… 10 heures
Sur le canal Albert, le rythme de la navigation se distingue de celui de la route. À bord de la péniche de Damien, la progression est lente, à environ 7 km/h, avant d’atteindre jusqu’à 17 km/h sur l’Escaut. Le trajet est également ponctué par l’attente aux écluses : cinq seront franchies durant la journée.
« Il ne faut pas être pressé« , sourit le batelier. « Plus on est pressé sur un bateau, moins ça va dans les manœuvres.«
Entre deux écluses, Damien se rend à l’avant du bateau pour apprécier le calme : « On a le ruissellement de l’eau sur la coque. On n’entend pas le moteur. C’est vraiment agréable. Et on profite de la nature, des oiseaux et tout ça.«
La Belgique championne d’Europe du transport fluvial ?
La Belgique, avec environ 1600 km de voies navigables, est l’un des pays les plus performants en Europe grâce au port d’Anvers, à un réseau dense de canaux, et à sa position stratégique au cœur de l’Europe.
« En Belgique, ce sont 166 millions de tonnes transportées en 2025. Ces chiffres se rapportent à la navigation intérieure de tous les navires sur les voies navigables belges, y compris ceux provenant de l’étranger« , indique Statbel.
Recherche capitaine désespérément
Malgré les bonnes performances du secteur, la profession traverse une crise silencieuse : celle du recrutement. Les bateliers vieillissent et le nombre de jeunes formés reste insuffisant. En 2024, 26 bateliers ont pris leur retraite, tandis que seulement 24 ont pris la relève cette année-là.
« Il y a une sacrée pénurie« , constate Lucas, le stagiaire qui ne s’inquiète pas pour son avenir dans le métier. « Tous les jours, il y a des nouvelles offres d’emploi… et elles restent là pendant des mois.«
Les raisons sont multiples : vieillissement des équipages, horaires irréguliers, longues périodes loin du domicile ou encore concurrence du transport routier.
L’âge moyen de la profession atteint aujourd’hui 48 ans. Pourtant, les débouchés sont réels : le taux d’insertion professionnelle après une formation spécialisée avoisine les 95 %.
Sur le Belgosax, Damien, 29 ans, fait partie de la relève qui tente de maintenir le cap et de motiver d’autres jeunes comme lui. Détenant sa propre péniche (acquise pour 160.000 euros), Damien accueille volontiers des stagiaires comme Lucas, à qui il souhaite transmettre sa passion du métier.
Il lui enseigne les manœuvres et la navigation. À l’approche de l’écluse de Zennegat, Damien laisse la barre au jeune matelot : « Il va manœuvrer pour rentrer le bateau dans l’écluse. Il saura le faire tout seul parce qu’il a un bon maître de stage« , explique le capitaine amusé.
Le camion va transporter 25 tonnes. Moi, j’en prends 460
« Nous partons de Herent et nous nous dirigeons vers le port d’Anvers avec 460 tonnes de malt de brasserie.«
Pour Damien, le principal atout du transport fluvial demeure son aspect écologique. « Un camion consomme la même chose que moi à l’heure« , précise-t-il. « Mais le camion va transporter 25 tonnes de malt de brasserie. Moi, j’en prends 460 tonnes. » Damien ajoute : « Nous sommes beaucoup moins polluants à la tonne transportée au kilomètre.«
Selon lui, chaque péniche permet aussi de réduire le trafic routier : « Ici, on a quand même l’équivalent de 25 camions. C’est 1,6 kilomètre de camions. Et encore, c’est un petit bateau.«
Le transport fluvial wallon représente aujourd’hui plus de 40 millions de tonnes de marchandises par an, soit l’équivalent d’environ deux millions de camions retirés des routes.
Cependant, des chiffres récents montrent un ralentissement du secteur. Au deuxième trimestre 2025, les péniches ont transporté 39,4 millions de tonnes de marchandises sur les voies navigables belges, soit une baisse de 6,3 % par rapport à l’année précédente, d’après Statbel.
La journée se termine
À l’approche du port d’Anvers, les grues géantes font leur apparition, remplaçant les paysages verdoyants des canaux flamands. Lucas observe les grands bateaux et rêve de son futur métier.
« Ici, nous sommes vraiment dans le port d’Anvers. Nous sommes en plein cœur de l’industrie« , constate Damien. « Quand on voit un port comme ça, on réalise qu’on est vraiment dans la mondialisation.«
Après plus de dix heures de navigation, le Belgosax s’amarre finalement. Damien lâche un soupir de soulagement : « Oh, j’ai hâte d’éteindre le moteur« . « Avoir un peu de silence… et profiter de la soirée. » Bien qu’épuisante, Damien est satisfait de sa journée. Pour lui, être sur son bateau procure un sentiment de liberté qu’il « ne changerait pour rien au monde« .
Malgré la fatigue, Lucas est convaincu d’avoir fait le bon choix de carrière en s’orientant vers ce secteur. « C’est un transport qui va durer« , assure-t-il. « C’est un métier durable, c’est sûr.«

