Sport

Roland-Garros : Craig O’Shannessy, expert en données, discute du futur du tennis

Greg Rusedski a été nommé coach de Giovanni Mpetshi Perricard le mois dernier à Roland-Garros. Craig O’Shannessy, un Australien de 59 ans, est expert en analyse de données dans le tennis et a conseillé plusieurs joueurs, notamment Dustin Brown lors de son élimination de Rafael Nadal au deuxième tour de Wimbledon en 2015.

À Roland-Garros,

Cette année, le box de Giovanni Mpetshi Perricard à Roland comporte des nouveautés. Greg Rusedski, devenu son entraîneur le mois précédent, est présent. À ses côtés se trouve Craig O’Shannessy, un visage moins familier pour ceux qui suivent le tennis de loin. Avec sa calvitie assumée et son physique d’athlète, cet Australien de 59 ans a souvent encouragé le jeune Français, qui a réalisé un excellent début de match face à Novak Djokovic avant de perdre. O’Shannessy est un expert reconnu dans l’utilisation des données dans le circuit, étant même l’un des pionniers de leur introduction.

Un data scientist autodidacte

Anciens joueur de bon niveau dans le championnat universitaire américain, O’Shannessy a rapidement trouvé sa vocation dans le coaching. À 24 ans, il a commencé à entraîner des juniors dans un club. La même année, en 1991, les premières statistiques officielles du tennis professionnel ont été publiées. Curieux, il a commencé à analyser ces données, mais a constaté qu’elles n’apportaient pas beaucoup d’informations sur les matchs qu’il observait. Il a donc décidé de procéder à sa manière.

« J’ai commencé à prendre des notes à la main pour consigner les informations des matchs, qu’ils soient diffusés à la télévision ou joués par les jeunes que j’entraînais, explique-t-il, installé dans un coin tranquille de l’immense centre de presse du tournoi parisien. Je voulais savoir ce que mes joueurs faisaient bien ou mal, et surtout, comment organiser l’entraînement, comprendre leur jeu pour l’améliorer et rendre l’entraînement plus efficace, au lieu de simplement frapper des balles sans but. Je voulais travailler sur des schémas de jeu qui se produisent réellement en match. »

Derrière l’une des plus surprenantes défaites de Nadal

Passionné par cet univers qui se dévoile à lui, il persévère et ses méthodes commencent à trouver un écho dans la presse spécialisée. Il publie des articles pour le site de l’ATP, puis le New York Times le sollicite. « Non seulement je faisais des recherches analytiques, mais j’avais une tribune pour publier ces analyses à un large public », note-t-il. Il ne cessera plus jamais d’améliorer la collecte des données, et ses travaux, considérés comme une véritable mine d’or pour ceux qui s’y plongent, sont désormais accessibles sur son site, « Brain game tennis ».

Dans les années 2000, O’Shannessy développe un logiciel nommé « Dartfish Match Tagging ». Cet outil révolutionnaire permet de cartographier les actions sur le court. « J’affichais le match sur la moitié de mon écran, et sur l’autre j’avais des boutons avec différentes fonctionnalités, selon ce qui se passait pendant le point, détaille-t-il. Je cliquais et ça générait un rapport détaillé à la fin. »

Progressivement, des joueurs s’intéressent à ses analyses et il commence à conseiller certains d’entre eux pour les aider à progresser et à se préparer pour leurs futurs adversaires. L’un de ses premiers succès marquants se produit avec Dustin Brown, un Allemand d’origine jamaïcaine classé 102e mondial, qui crée la surprise en éliminant Rafael Nadal au deuxième tour de Wimbledon en 2015. Pendant quatre sets, le double vainqueur du tournoi est pris à la gorge. Brown monte 85 fois au filet, remportant 49 points. « Un chaos organisé », commentera O’Shannessy, satisfait de la réussite de son plan.

L’analyste collabore ensuite avec l’équipe de Novak Djokovic de 2017 à 2019, puis avec Matteo Berrettini, notamment en 2021, lorsque l’Italien entre dans le top 10 mondial après avoir atteint la finale de Wimbledon. Il est important de préciser que l’analyse des données n’est pas une solution miracle, permettant à n’importe qui ou presque de vaincre l’un des meilleurs joueurs de l’histoire. Elle sert simplement à éclaircir certains aspects du jeu ou à identifier des éléments susceptibles de se produire sur le court.

À la question sur la présentation de son métier, O’Shannessy fait un parallèle avec le film « Moneyball » (« Le Stratège » en version française), où Brad Pitt incarne Billy Beane, un manager de baseball qui révolutionne le recrutement de son équipe grâce aux statistiques. « Il y a des joueurs rapides, lents, grands ou petits, mais il existe des tendances universelles qui s’appliquent à tous les niveaux, précise-t-il. Dans le tennis, il y a 70 % d’erreurs pour tout le monde. Le numéro 1 mondial ne remporte que 55 % des points chaque année. »

Le plan de Mpetshi face à Djoko

O’Shannessy fait également un constat : l’échange le plus fréquent ne comporte qu’un seul coup de raquette de chaque côté. « Beaucoup pensent qu’il y a entre quatre et six coups, mais en réalité, il n’y en a qu’un de chaque côté. Cela représente 30 % des points, souligne-t-il. Et le joueur qui gagne le plus d’échanges courts, c’est-à-dire entre un et quatre coups, remporte le match dans plus de 90 % des cas. » Logiquement, cela représente 70 % des échanges dans le tennis, tandis que 20 % durent entre 5 et 8 coups, et 10 % connaissent plus de 9 coups.

À partir de ces données qu’il met en perspective avec ce que son joueur produit sur le court, O’Shannessy détermine les points à travailler sur vidéo. « C’est essentiel, insiste-t-il. Il n’y a rien de plus important que de montrer à un joueur ce qu’il fait bien. Le système met en évidence les points positifs avec des drapeaux verts et les points négatifs avec des drapeaux rouges. Nous regardons cela ensemble pour progresser. »

Craig et Nole après la victoire du Serbe à l'US Open, en 2018
Craig et Nole après la victoire du Serbe à l’US Open, en 2018  - Instagram / Capture d’écran 20 Minutes

Ce lundi, O’Shannessy finalise le montage d’une vidéo destinée à Mpetshi Perricard, en lien avec son match contre Djokovic. « Elle traite de ses retours suivis d’un coup supplémentaire. Hier [dimanche], il a été trop sur la défensive. Il n’avait pas suffisamment capitalisé sur ses retours, ce qui l’a mis en difficulté lors de l’échange suivant. »

Interrogé sur le plan pour contrarier le joueur aux 24 titres en Grand Chelem, il sourit : « Pour Giovanni, quel que soit l’adversaire, le plan est d’être l’agresseur. Servir et monter souvent au filet. Et si l’échange s’installe, rester près de la ligne de fond et ne pas se laisser repousser, car quand on est grand comme lui, les déplacements sont difficiles. S’il peut rester plus proche de la ligne de fond, prendre la balle tôt et s’appuyer sur celle-ci, il pourra dicter le jeu sans avoir à courir autant. »

Et l’IA arrive…

Pour appuyer son propos, O’Shannessy révèle que le Français n’a remporté que 33 % des échanges du fond de court. « Exactement ce que j’avais prédit », ajoute-t-il. Le débrief qui s’annonce sera instructif pour le joueur de 22 ans, toujours en train d’apprendre à exploiter pleinement sa puissance phénoménale. L’arrivée de l’intelligence artificielle y contribuera également, O’Shannessy en est convaincu.

Pour ce Roland, il utilise l’IA pour la première fois. « C’est phénoménal », s’enthousiasme-t-il. Il intègre les rapports de match détaillés fournis par l’organisation dans la machine, avec des prompts spécifiques, et peut accéder à des données « encore plus pertinentes » en quelques minutes, alors qu’il lui fallait plusieurs heures auparavant.

« L’IA est l’avenir du tennis, à 100 %, affirme-t-il. Cela va rendre notre travail incroyablement rapide, et nous pourrons apprendre encore plus sur les données. Pour le moment, je l’utilise simplement pour collecter des informations, mais il y a beaucoup d’autres choses qu’elle permettra de faire, notamment avec la vidéo. »

Toute l’actu de Roland-Garros

L’avenir dira si cela est vrai. En attendant, la Fédération italienne a fait appel à son expertise pour dispenser des formations aux entraîneurs locaux. Les Slovènes, qui cherchent à faire émerger une nouvelle star du tennis, l’ont également sollicité. Et lorsqu’il n’est pas en déplacement, Craig O’Shannessy consacre son temps à l’étude d’un nouvel outil en cours de développement. Mais pour l’instant, il n’en dévoile pas plus.