France

Seconde Guerre mondiale : Les bunkers du mur de l’Atlantique ne résistent plus à l’érosion

Un bunker du mur de l’Atlantique, érigé par l’Allemagne nazie durant la Seconde Guerre mondiale, est tombé de la dune au Cap Ferret (Gironde) au cours de cet hiver. Selon le bureau d’études du mur de l’Atlantique pour la Nouvelle-Aquitaine (Bemalpa), « 20 % des bunkers sont tombés à la mer depuis la fin de la guerre ».

Il est tombé d’une vingtaine de mètres pour se retrouver sur la plage. Cet hiver, au Cap Ferret (Gironde), un bunker du mur de l’Atlantique, construit par l’Allemagne nazie pendant la Seconde Guerre mondiale, s’est échoué de la dune sur laquelle il avait été érigé. Cette structure en béton de plusieurs tonnes a rejoint d’autres constructions déjà tombées auparavant.

« Ce blockhaus, nous l’avons vu émerger de la dune en 2014. Nous savions qu’il finirait par tomber. Pour nous, ces bunkers deviennent des indicateurs de l’érosion du littoral, car ils permettent de localiser les secteurs de la côte les plus affectés », explique Bruno Castelle, directeur de recherche au CNRS, à l’Unité Epoc (Environnements et Paléoenvironnements Océaniques et Continentaux) à l’Université de Bordeaux.

« Dès 1944, des documents attestent de problèmes liés à l’érosion »

« Le mur de l’Atlantique, qui est essentiellement linéaire et côtier, disparaît de plus en plus, note Alain Chazette, ancien géomètre, auteur et spécialiste du sujet. En 1944, les bunkers étaient situés en haut de la dune, à 100 mètres de la plage. Aujourd’hui, beaucoup sont dans l’eau. Ce n’est pas le cas partout, évidemment, car l’érosion varie selon les endroits. »

Bunker de la batterie des Arros, sur la Pointe de Grave, entre Le Verdon et Soulac-sur Mer, en Gironde.
Bunker de la batterie des Arros, sur la Pointe de Grave, entre Le Verdon et Soulac-sur Mer, en Gironde. - Mickaël Bosredon

Le bureau d’études du mur de l’Atlantique pour la Nouvelle-Aquitaine (Bemalpa) estime que « 20 % des bunkers ont chuté à la mer depuis la fin de la guerre ». « Les phénomènes d’érosion existent depuis la création du mur de l’Atlantique, précise David, l’un des responsables du Bemalpa. Dès 1944, des documents témoignant de problèmes liés à l’érosion ont été formalisés. Ce n’est donc pas une nouveauté. »

Un phénomène géologique

« L’ensemble du système sableux des 300 km de côte de Nouvelle-Aquitaine recule, en moyenne, d’un mètre par an depuis 70 ans », confirme Bruno Castelle. « L’érosion est un phénomène géologique, précise-t-il. Après la dernière période glaciaire, il y a 20.000 ans, le littoral de Nouvelle-Aquitaine a été alimenté et bâti, il y a 6 à 7.000 ans, par des sédiments venus du plateau continental – Pyrénées, Massif Central. Aujourd’hui, ce réservoir s’épuise progressivement, entraînant le recul du littoral. » Toutefois, la côte ne s’érode pas de façon homogène. « Le littoral des Landes est relativement stable, alors que Lacanau, Hourtin et Carcans reculent d’environ un mètre par an. Certaines zones, proches des embouchures (Cap-Ferret, Soulac-sur-Mer, La Palmyre…) reculent en moyenne de plusieurs mètres, parfois même jusqu’à dix mètres par an », précise le scientifique.

Les bunkers deviennent alors des victimes collatérales de ce phénomène. Alors qu’ils étaient censés durer 1.000 ans selon les promesses d’Adolf Hitler, « si finalement ils durent 150 ans, ce sera déjà satisfaisant », estime Alain Chazette. « On a l’impression qu’il s’agit d’édifices invulnérables, mais ce n’est pas le cas », confirme Thomas Graffard, docteur en histoire contemporaine et auteur du Mur de l’Atlantique en Vendée.

La première ligne de bunkers est située dans la bande dunaire.
La première ligne de bunkers est située dans la bande dunaire. - Mickaël Bosredon

D’autant plus qu’il ne s’agit pas seulement de l’érosion qui attaque les bunkers. « Il faut également prendre en compte le vieillissement de ces structures, qui ont maintenant 80 ans et qui sont généralement peu entretenues, souligne David, du Bemalpa. De plus, étant en béton armé, elles contiennent du fer, qui n’est pas le métal le plus adapté pour un usage en bord de mer. En somme, c’est un vieux mur qui se fissure et commence à céder. »

Le mur de l’Atlantique « était en réalité une large passoire »

Érigé de la Norvège jusqu’à la frontière espagnole, en passant par la Normandie où s’est déroulé le Débarquement, le mur de l’Atlantique comprenait 15.000 bunkers, selon le IIIe Reich. Cependant, aucun recensement exhaustif ne peut valider ce chiffre, affirment nos spécialistes. « À l’échelle de la Nouvelle-Aquitaine, le recensement établi par le Bemalpa indique qu’il reste entre 1.700 et 2.000 structures », estime David, « la présence la plus significative se trouvant en Gironde, avec environ 800 constructions. »

Les bunkers côtiers permettaient de scruter l'océan.
Les bunkers côtiers permettaient de scruter l’océan. - Mickaël Bosredon

Ces données englobent l’intégralité du mur, qui ne se limite pas à la partie côtière. « La côte est la section la plus connue, car elle est visible et touristique, mais le mur de l’Atlantique est en réalité une fortification en trois lignes, conçues pour s’étendre dans la profondeur du champ de bataille », souligne David.

Présenté comme « infranchissable » par l’Allemagne nazie, le mur « était en réalité une large passoire », considère David. « Il s’agissait plutôt d’un assemblage de points de fortification le long du littoral, présentant des disparités considérables, par exemple entre la pointe de Grave, très fortifiée, et des zones comme Hourtin et Lacanau, où l’on ne sait même pas si des structures solides ont été construites. »

« Un intérêt grandissant de la part de la jeune génération »

La première ligne de fortification se trouve dans la bande dunaire et comprend les bunkers les plus grands et les plus lourds, avec des murs de deux mètres d’épaisseur. « La deuxième ligne est située à une dizaine de kilomètres de la côte et s’appuie sur la ligne des lacs (lac d’Hourtin, d’Arcachon, de Sanguinet…), détaille David. Elle avait pour but de renforcer la défense en cas de brèche dans la première ligne. La troisième ligne, quant à elle, part du port de Bayonne et suit l’Adour puis la Leyre, remontant jusqu’au bassin d’Arcachon et à la Gironde, pour finir à Bordeaux. Elle a été développée tardivement, à partir de 1944, ajoutant une couche supplémentaire dans la profondeur. »

S’il existe de nombreux modèles de bunkers, tous différents selon leurs fonctions, « on peut identifier deux grandes catégories » parmi les bunkers fortifiés, « les actifs et les passifs », précise Thomas Graffard. Les bunkers actifs, situés sur la côte et orientés vers l’océan, « sont des bunkers ouverts, de type R667 – une casemate avec un canon antichar de 50 mm KwK. Les bunkers passifs, quant à eux, sont plus en retrait et abritent des troupes. Ils sont enterrés et étanches aux gaz, grâce à un système de pression interne. On y trouve un poêle pour se chauffer, des lits rabattables, et parfois de l’eau courante et de l’électricité. »

Les structures en béton s'effritent au fil du temps.
Les structures en béton s’effritent au fil du temps. - Mickaël Bosredon

Autrefois délaissés, voire repoussés par la population au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, ces bâtiments « font l’objet ces dernières années d’un intérêt croissant de la part de la jeune génération », note David. Cependant, « tous les bunkers situés sur la côte vont probablement disparaître d’ici 50 à 60 ans », estime Alain Chazette. « C’est inéluctable. »

Notre dossier sur la Seconde guerre mondiale

Seuls ceux « à l’intérieur des terres, un peu protégés, pourraient résister à l’érosion du temps. D’où l’importance du travail de numérisation de ces ouvrages, effectué notamment par le Bemalpa, pour conserver une trace de ce patrimoine militaire.