Avec la fin du « Late Show », Stephen Colbert ne garde plus de contre-pouvoir satirique.
Stephen Colbert a été à la tête de l’émission depuis 2015 et a annoncé l’arrêt du programme à l’été 2025. Selon Pauline Ziserman, « la concentration des médias et les pressions politiques participent à la réduction de la diversité des points de vue ».
À la tête de l’émission depuis 2015, l’humoriste Stephen Colbert s’était imposé comme l’un des principaux critiques du président américain à la télévision. L’annonce de l’arrêt de son programme avait eu lieu à l’été 2025, après que Colbert ait dénoncé sur le plateau un accord entre Paramount, la maison mère de CBS, et Donald Trump. « Le groupe médiatique avait accepté de verser 16 millions de dollars au président américain après une polémique liée au montage d’une interview de Kamala Harris », indique Pauline Ziserman, docteure en Études Anglophones et spécialiste des late-night shows aux États-Unis.
Stephen Colbert n’avait pas hésité à qualifier cet accord de « gros pot-de-vin ».
Pour de nombreux observateurs, dont les experts Pauline Ziserman et Simon Desplanque, la fin de l’émission transcende la simple question financière et illustre les tensions croissantes autour de la liberté d’expression, de la satire politique et de la concentration des médias aux États-Unis.
### Un ton irrévérencieux, marque de fabrique du « The Late Show »
D’après Simon Desplanque, chercheur à l’UCLouvain Saint-Louis Bruxelles et expert de la représentation des présidents américains dans la culture populaire, la disparition du « Late Show » représente un événement significatif dans le paysage médiatique américain. « C’était une institution depuis une trentaine d’années (le Late Show a été créé en 1993). Cela faisait partie d’un style très américain de critiques, de satires assez acérées avec des rituels ultra-codifiés », explique-t-il.
« La formule est toujours la même : un monologue d’ouverture avec des blagues sur l’actualité, suivi d’interviews et d’une performance musicale ou humoristique. La plupart des spectateurs viennent chercher quelqu’un qui va leur décrypter l’actualité politique américaine, qui va les rassurer sur le fait que ce qui se passe est complètement n’importe quoi et peut être terrifiant. C’est presque une forme de catharsis que les téléspectateurs trouvent dans les monologues de ces présentateurs qui décortiquent l’actualité », précise Pauline Ziserman.
Si certains animateurs privilégient l’humour léger ou les célébrités, Stephen Colbert avait opté pour une ligne beaucoup plus politique. « La partie du monologue est celle où le présentateur peut le plus exprimer ses opinions. Colbert utilisait énormément cet espace pour commenter l’actualité politique et surtout Donald Trump ».
Selon M. Desplanque, le programme occupait une place unique parmi les nombreux late shows américains. « Celui-là était connu pour être politique, pour assumer clairement un parti pris politique et être particulièrement corrosif », souligne-t-il. « Stephen Colbert ne prenait pas de gants et c’est sûrement cela qui a déplu à Trump », ajoute-t-il.
Pauline Ziserman partage cette analyse : « Ces émissions existent depuis la fin des années 40 et il n’y a jamais eu une seule année sans au moins un late show à l’antenne », rappelle-t-elle.
Initialement conçus comme des programmes de divertissement, ces shows ont pris au fil du temps une dimension politique plus affirmée. « Ces dernières années, ils ont surtout joué un rôle de satire politique et de critique de la présidence de Donald Trump », explique la spécialiste des late-night shows américains.
### Une inquiétude face à l’autocensure
Les deux spécialistes s’inquiètent également du risque d’autocensure dans les médias américains. « Le danger le plus important, c’est l’autocensure liée à la peur d’attaques sur les réseaux sociaux ou de se mettre à dos des proches du président », analyse Simon Desplanque.
Pauline Ziserman partage cette inquiétude. « La concentration des médias et les pressions politiques contribuent à la réduction de la diversité des points de vue », précise-t-elle.
Quelques jours avant la fin du programme, David Letterman, prédécesseur de Stephen Colbert à la présentation du « Late Show », était revenu sur le plateau. « On peut retirer à un homme son émission mais on ne peut pas lui prendre sa voix », avait-il déclaré.
Stephen Colbert n’a pas encore annoncé les prochaines étapes de sa carrière. Lors de sa dernière émission, il a simplement lancé, fidèle à son humour corrosif : « Beaucoup de gens me demandent ce que je vais faire maintenant… La réponse est : la drogue. »

