La tournée européenne de Narendra Modi : accord historique entre l’UE et l’Inde.
L’accord de libre-échange signé en janvier 2026 entre l’UE et l’Inde crée une zone de libre-échange couvrant deux milliards de personnes. La tournée de Narendra Modi se termine le mercredi 20 mai en Italie par une rencontre avec la Première ministre Giorgia Meloni.

Accord UE-Inde qualifié de « mère de tous les accords »
Le point central de cette tournée est l’accord de libre-échange conclu en janvier 2026 entre l’UE et l’Inde, que la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a désigné comme la « mère de tous les accords ». Après près de 20 ans de négociations, ce traité établit une zone de libre-échange touchant deux milliards de personnes.
La nécessité d’achever cet accord était renforcée par la pression tarifaire des États-Unis, Donald Trump ayant imposé des droits de douane de 50 % sur les produits indiens en raison des relations énergétiques entre New Delhi et Moscou. « Du point de vue de Bruxelles, il est devenu évident pour l’Union européenne qu’elle devait utiliser le commerce comme un instrument géopolitique plus efficace. Cela ne peut pas se limiter à des règles bureaucratiques. C’est la pression politique qui a fait la différence« , souligne Garima Mohan, chercheuse principale au German Marshall Fund et responsable des relations entre l’Europe et l’Inde.
La bière et le chocolat belges concernés
Pour l’Europe, et en particulier pour la Belgique, les enjeux sont élevés. L’Inde, qui deviendra bientôt la quatrième économie mondiale, a promis de réduire ou d’éliminer les droits de douane sur 96,6 % des exportations européennes. Les secteurs belges, tels que le chocolat, la bière, les produits pharmaceutiques et chimiques, bénéficieront d’un avantage concurrentiel majeur, avec une réduction progressive des droits de douane jusqu’à 50 % pour les produits agroalimentaires et 44 % pour les machines-outils. Les exportations européennes vers l’Inde devraient ainsi doubler d’ici 2032, engendrant des économies tarifaires estimées à 4 milliards d’euros par an.
Néanmoins, l’accord ne se limite pas aux échanges de biens. Il prévoit également un accès privilégié au marché indien pour les services, notamment dans les domaines financier et maritime, et renforce la protection de la propriété intellectuelle et des indications géographiques.
Des questions sensibles demeurent, cependant : les secteurs agricoles européens vulnérables (bœuf, volaille, sucre) restent protégés, et l’application des normes climatiques européennes, y compris le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM), pourrait devenir un sujet de friction à l’avenir. « L’UE va collaborer avec l’Inde et lui fournir des fonds pour l’aider à rendre son industrie sidérurgique plus verte, observe la professeur Garima Mohan. À mon avis, c’est un moyen de contourner des réglementations comme le CBAM, que non seulement l’Inde, mais aussi de nombreux pays dans le monde considèrent comme un protectionnisme environnemental de l’UE, qu’ils jugent injuste. » Elle ajoute que l’UE s’efforce de trouver des solutions pour gérer ces divergences, « ce qui pourrait passer par des investissements et une aide à ces pays afin d’accroître la durabilité et la propreté de ces secteurs.«
Une approche multibilatérale
Bien que le cadre général ait été établi avec l’UE, la tournée de Narendra Modi dans plusieurs capitales, notamment La Haye, Stockholm, Oslo et Rome, n’a pas pour but de contourner Bruxelles, mais de compléter l’accord-cadre. Comme l’explique le Dr Garima Mohan, la signature officielle au niveau européen interviendra dès que le Parlement européen auras donné son feu vert, d’ici la fin de l’année.
Entre-temps, cette approche « multibilatérale » répond à un besoin pratique : garantir des investissements directs et une coopération technologique que le cadre commercial général ne peut pas couvrir à lui seul. Les Pays-Bas, par exemple, deuxième partenaire économique de l’Inde dans l’UE après l’Allemagne, jouent un rôle essentiel pour les flux de capitaux et les semi-conducteurs. De même, le sommet avec les pays nordiques, déjà prévu, permet d’explorer des leviers spécifiques concernant l’innovation et la transition écologique. Il s’agit de mobiliser des canaux nationaux puissants pour tirer immédiatement parti des opportunités offertes par le futur traité.
Ce que l’Inde peut offrir, c’est une échelle de production pour les pays européens qui souhaitent fabriquer à grande échelle.
Aux Pays-Bas, l’accent a été mis sur les semi-conducteurs et les technologies avancées. Sous la direction de Modi, le géant néerlandais ASML a signé un contrat avec Tata Electronics pour construire une usine de micropuces dans l’État du Gujarat. « L’Europe veille à ne pas reproduire avec l’Inde les erreurs qu’elle a commises avec la Chine. Il n’est donc pas question de créer des dépendances avec des pays comme l’Inde, d’autant plus que ce pays ne dispose pas de la même réglementation que, par exemple, la Chine. L’Inde fait partie de l’économie de marché mondiale. Et ce que l’Inde peut offrir, c’est une échelle de production pour les pays européens qui cherchent à fabriquer à grande échelle« , souligne Garima Mohan.
Cet investissement de 11 milliards de dollars a pour but de positionner l’Inde comme une alternative technologique à la Chine. Le Premier ministre néerlandais Rob Jetten et Narendra Modi ont élevé leurs relations au statut de « partenariat stratégique », axé sur l’innovation, la gestion de l’eau et la défense.
En Suède, l’approche est similaire. Lors d’une escale à Göteborg, en présence d’Ursula von der Leyen et du Premier ministre Ulf Kristersson, l’Inde et la Suède ont instauré un partenariat stratégique visant à doubler leurs échanges bilatéraux d’ici cinq ans. Cette coopération s’étend désormais à l’intelligence artificielle, aux technologies spatiales, incluant une mission conjointe vers Vénus, ainsi qu’à la transition écologique.
La Norvège, qui était la prochaine étape du voyage, a été le théâtre de la signature d’un « partenariat stratégique vert ». Jonas Gahr Støre, le Premier ministre norvégien, et Narendra Modi ont mis en avant la transition énergétique, l’économie bleue (liée aux activités économiques des océans et des mers) et le transport maritime. Dans un contexte où la fermeture du détroit d’Ormuz perturbe l’approvisionnement en pétrole de l’Inde, ce partenariat permet à ce pays d’accélérer sa transition vers les énergies renouvelables, tandis que la Norvège y voit une opportunité d’exporter ses technologies écologiques.
La visite en Norvège est la première depuis 43 ans… Cela montre à quel point c’est rare et donc à quel point l’Europe est importante pour l’Inde.
Dernière étape : l’Italie
La tournée se conclura ce mercredi 20 mai en Italie par une rencontre avec la Première ministre Giorgia Meloni. Au-delà des aspects économiques, cette étape souligne la volonté de Rome et, plus largement, d’une partie de l’Europe, de rapprocher l’Inde des structures de sécurité occidentales.
La question centrale demeure de savoir si cet accord commercial d’envergure sera suffisant pour modifier la « stricte autonomie stratégique » de l’Inde et sa dépendance historique vis-à-vis de la Russie, notamment en matière militaire et énergétique. « Au cours des dix dernières années, l’Inde a clairement cherché à s’éloigner de Moscou pour se tourner vers des partenaires occidentaux pour ses équipements de défense. Que ce soit sur le plan commercial ou en matière de sécurité et de défense, l’Inde se rapproche de l’ouest et s’éloigne de la Russie« , explique la Dr Mohan.
Alors qu’Ursula von der Leyen appelle déjà à la finalisation d’un accord d’investissement, qualifié de « pièce manquante du puzzle », la tournée de Narendra Modi démontre que l’Inde redéfinit activement ses alliances. De plus, il est très rare qu’un Premier ministre indien fasse une visite en Europe ; l’experte Garima Mohan ajoute même que « la visite en Norvège est la première depuis 43 ans… Cela montre à quel point cela est rare, et donc à quel point l’Europe est importante pour l’Inde.«
Dans un monde fragmenté, New Delhi exploite son poids démographique et économique pour diversifier ses partenariats, faisant de l’Europe un contrepoids essentiel face aux tensions entre les États-Unis et la Chine, tout en préservant sa liberté de manœuvre géopolitique.

