Distributeurs et stations-services : La guéguerre des litres perdus s’intensifie.
Une plainte a été déposée par Reda Ennadifi, secrétaire général de la Fédération nationale des propriétaires, commerçants et gérants des stations-services au Maroc (FNPCGS), après la constatation d’un déficit de plus de 150 litres de gasoil lors d’une opération de déchargement dans une station-service. Selon le président de la FNPCGS, Jamal Rizki, les anomalies observées dans les volumes livrés seraient suffisamment fréquentes pour susciter une inquiétude croissante parmi les gérants de stations-services.
Une chaîne logistique sous suspicion

Le malaise dans le secteur des hydrocarbures persiste depuis plusieurs années, et il éclate aujourd’hui au grand jour. La méfiance entre les sociétés distributrices de carburant et les gérants de stations-services a franchi un nouveau cap, exacerbée par une affaire de volumes manquants qui trouble en profondeur l’écosystème pétrolier national.
A l’origine de cette tension : une plainte déposée par Reda Ennadifi, secrétaire général de la Fédération nationale des propriétaires, commerçants et gérants des stations-services au Maroc (FNPCGS), suite à une constatation d’un déficit de plus de 150 litres de gasoil lors d’une opération de déchargement dans une station-service.
Dans un communiqué au ton particulièrement ferme, la FNPCGS déclare que ce type d’écart ne serait plus exceptionnel. L’organisation évoque une pratique « récurrente » observée dans plusieurs points de distribution du Royaume, entraînant, selon elle, des préjudices financiers significatifs pour les exploitants de stations-services.
Mais la question centrale demeure : où disparaît réellement le carburant entre le dépôt et la pompe ?
Une chaîne logistique désormais sous surveillance
Interrogé pour des précisions, le président de la FNPCGS, Jamal Rizki, décrit une chaîne d’approvisionnement plus complexe qu’il n’y paraît. Il expose que les sociétés distributrices ne transportent pas systématiquement les cargaisons aux stations-services; ce rôle est le plus souvent confié à des entreprises spécialisées dans le transport des hydrocarbures. Les soupçons se concentrent particulièrement à ce niveau.
À l’arrivée des camions-citernes, plusieurs exploitants rapportent constater des écarts, parfois importants, entre les volumes théoriques chargés au départ et les quantités effectivement déversées dans les cuves. Pour Jamal Rizki, le problème dépasse le cadre d’un simple incident isolé.
Les anomalies, assure-t-il, seraient suffisamment fréquentes pour alimenter une inquiétude croissante parmi les gérants de stations-services, déjà fragilisés par l’augmentation des coûts d’exploitation et la volatilité des prix des carburants. Dans ce secteur où chaque litre est précieux, les pertes mentionnées peuvent rapidement se chiffrer en milliers de dirhams. Reste alors la question cruciale : qui porte réellement la responsabilité des écarts constatés ?
Le sujet est au cœur d’un bras de fer entre sociétés distributrices, transporteurs et exploitants de stations-services. Plusieurs hypothèses circulent. Certains évoquent des défaillances techniques lors du chargement, tandis que d’autres soulignent des erreurs de calibrage des cuves ou des anomalies de mesure. Les conditions de transport, les variations de température capables d’affecter les volumes, et les irrégularités durant l’acheminement sont également des pistes explorées par les professionnels.
Officiellement, aucune conclusion définitive n’a été atteinte. Cependant, au sein de la Fédération, beaucoup pensent que la répétition des incidents rend peu crédibles les hypothèses d’erreurs techniques ou de phénomènes naturels. Du côté des exploitants, un argument de défense émerge : même en cas d’externalisation du transport, la responsabilité commerciale finale appartient toujours, selon eux, aux sociétés distributrices qui facturent les volumes initiaux. Autrement dit, pour les gérants, l’utilisation de sociétés de transport ne dégage pas les distributeurs de leur obligation de traçabilité et de conformité des livraisons.
Flexicom, la technologie au cœur de la bataille
C’est dans ce climat de méfiance croissante qu’un nom émerge : Flexicom. Présenté par la Fédération comme un dispositif électronique de contrôle et de mesure des quantités livrées, ce système a progressivement séduit les exploitants de stations-services désireux de sécuriser leurs opérations de réception.
La FNPCGS affirme que Flexicom permettrait de vérifier avec plus de précision les volumes réellement déchargés dans les cuves, ce qui réduirait les risques d’écarts ou de litiges. Un argument de poids pour les professionnels : le système aurait reçu une homologation officielle du ministère, renforçant sa crédibilité technique auprès des exploitants.
Cependant, derrière cet outil technologique se cache une véritable bataille stratégique. Pour la Fédération, la généralisation de Flexicom représente une opportunité de rétablir l’équilibre des forces face aux distributeurs, en imposant plus de transparence dans la chaîne logistique.
En effet, au-delà du contrôle des volumes, se joue une question de confiance entre les acteurs du secteur, ces dispositifs de mesure ayant une valeur cruciale. Certains professionnels qualifient même Flexicom de “boîte noire” des livraisons pétrolières, capable de documenter précisément les opérations et d’éliminer les zones d’ombre entre chargement et déchargement.
Une fracture profonde dans le secteur pétrolier
Cette polémique émerge dans un climat déjà singulièrement tendu au sein du secteur pétrolier marocain. Depuis la libéralisation du marché des carburants en 2015, les relations entre les sociétés distributrices et les gérants de stations-services se sont dégradées.
Les exploitants font état de marges qu’ils jugent insuffisantes face à l’augmentation des charges d’exploitation et de contrats d’exclusivité jugés déséquilibrés, accentuant leur dépendance économique vis-à-vis des grands groupes pétroliers. S’ajoutent des critiques fréquentes sur le manque de transparence des mécanismes de fixation des prix et des conditions de gestion des approvisionnements. En toile de fond, la flambée des prix des carburants a intensifié les tensions.
Chaque hausse des prix à la pompe ravive les critiques des consommateurs envers les pétroliers, tandis que les stations-services subissent elles aussi les effets d’un système dont elles ne contrôlent ni les prix ni les conditions d’approvisionnement. Dans ce contexte, l’affaire des litres manquants agit comme un catalyseur.
Elle révèle surtout une crise de confiance croissante au sein même de la chaîne pétrolière marocaine. Car derrière cuves, compteurs et camions-citernes, toute la mécanique du secteur semble désormais traversée par le doute.
Et dans un marché où circulent des millions de litres de carburant chaque jour, une question embarrassante persiste : combien de litres disparaissent réellement avant d’atteindre la pompe ? Dans le secteur pétrolier marocain, le carburant n’est pas la seule chose volatile : la confiance s’effrite aussi progressivement entre les différents acteurs de la chaîne.
Mohamed Jaouad Kanabi
