Narcotrafic : Le « chat », chef présumé des « Yoda », en procès à Marseille
Le tribunal correctionnel de Marseille se penche depuis ce lundi sur un clan rival, « Yoda », décimé dans la guerre entre gangs de 2023. Félix Bingui, présenté comme le chef incontesté des « Yoda », a été arrêté à Casablanca en mars 2024 et risques jusqu’à vingt ans de prison pour trafic de stupéfiants en récidive.

Trois semaines d’audiences, vingt accusés et une page tragique de l’histoire du trafic de drogue à Marseille en toile de fond. Un mois après le procès de présumés chefs de la « DZ Mafia » pour un double assassinat, le tribunal correctionnel de Marseille se penche à partir de ce lundi sur un clan rival, « Yoda », décimé lors de la guerre entre gangs en 2023. Cette année-là, 49 personnes ont été tuées dans la ville et ses environs lors de règlements de comptes.
Parmi les vingt prévenus (deux sont sous le coup d’un mandat d’arrêt), Félix Bingui attirera sans doute l’attention. Présenté par les magistrats instructeurs comme le chef « incontestable » des « Yoda », ce groupe criminel est implanté, tout comme ses concurrents, dans la cité de La Paternelle. Surnommé le « chat », cet Alésien aurait commencé dans la « bande des Carmes » – du nom d’une cité située à cinq minutes du Vieux-Port – avant de gravir les échelons.
À 35 ans, son casier judiciaire est déjà bien rempli : il a été condamné à treize reprises, d’abord pour des vols avec violences, puis à quatre ans de prison en 2017 pour son implication dans le trafic de drogue des Carmes, et à deux ans et demi en 2019 pour détention d’arme. Cette fois, il devra s’expliquer, comme ses co-prévenus, sur le fonctionnement du point de deal de « La Fontaine », l’un des plus rentables de Marseille entre 2021 et 2023. Accusé de trafic de stupéfiants en récidive, Félix Bingui risque jusqu’à vingt ans de réclusion.
L’enquête entachée par le scandale de « l’affaire Trident »
Habitué des allers-retours avec le Maroc, il a été arrêté à Casablanca en mars 2024, alors qu’il était sous le coup d’une notice rouge Interpol, avant d’être extradé. Signe de son statut de chef de clan aux yeux des autorités, Félix Bingui – qui a échappé à une tentative d’assassinat en Espagne en 2023 – est incarcéré dans la prison de haute sécurité de Vendin-le-Vieil, où se trouvent également ses principaux rivaux, dont des membres de la DZ Mafia. Une vision du dossier que déplore son avocat, Me Philippe Ohayon. « Il y a de nombreux points à éclaircir, mais nous sommes loin de la figure d’un chef de clan », déclare-t-il auprès de 20 Minutes. Félix Bingui lui-même a constamment nié les faits.
« En substance, il y a trois enregistrements de véhicules et de chambres d’hôtel inclus dans le dossier, ce qui est un peu léger pour justifier trois années d’exercice en tant que chef de réseau », soutient son avocat. Bien qu’il reconnaisse que l’on peut parfois l’entendre « parler de gestion, d’argent » et qu’il prononce le mot « bicrave », argot lyonnais signifiant « dealer », une partie des enregistrements est inaudible et surtout sortie de son contexte. « Il dit qu’il s’agit de parties de cartes », insiste Me Philippe Ohayon.
De toute façon, son avocat entend faire annuler ces enregistrements, qu’il juge illégaux. « La plupart des enquêtes dans ce dossier ont été réalisées par des policiers actuellement incarcérés dans l’affaire Trident », argue-t-il. Dans cette affaire, une opération surveillée de près de 400 kg de cocaïne, utilisée par des policiers pour piéger des narcotrafiquants marseillais, a disparu. « Je prévois de déposer une demande de supplément d’information dès l’ouverture de l’audience pour que soit examinée la légalité de la procédure », annonce Philippe Ohayon. Et d’ajouter, confiant : « Sans ces enregistrements, il ne reste plus dans ce dossier que le blanchiment. »
Un réseau qui résonne dans la culture populaire
Un volet blanchiment qui conduira le tribunal à Dubaï, où les narcotrafiquants investissent dans l’immobilier pour légitimer l’argent de la drogue. Pour l’avocat de Félix Bingui, ce sera également l’occasion de tenter à nouveau de renverser l’étiquette de « tête de réseau » qui pèse sur son client : « Les enquêteurs parlent d’une villa à 3 millions d’euros, mais tout ce que nous trouvons, c’est un appartement à 200.000 euros. »
Selon les enquêteurs, les points de deal de La Paternelle ont généré jusqu’à 80.000 euros de chiffre d’affaires par jour. Celui des « Yoda » – nommé ainsi en raison d’un tag du personnage de « Star Wars » qui indique le « charbon » – s’est même forgé une réputation qui a pénétré la culture populaire. « J’fais pas du yoga, j’fume la frappe à Yoda », chantait Jul dans l’une de ses chansons de 2020. À la même époque, un youtubeur a doublé les répliques des films dans un cadre marseillais, rencontrant un grand succès. Une représentation qui occulte les dizaines de morts dues à la rivalité pour le contrôle de ce marché. Félix Bingui est en particulier poursuivi pour complicité de tentative d’assassinat.

